Le «tourisme de la dernière chance» est un fléau pour les glaciers
Alors que la fonte des glaciers ne cesse de s'accélérer, le tourisme autour de ces géants de glace explose. On estime que plus de 14 millions de personnes se rendent chaque année sur les sites des glaciers les plus connus, profitant de visiter ces lieux avant leur disparition.
Cette démarche met en lumière plusieurs paradoxes relatifs au tourisme glaciaire: tant les visiteurs que les professionnels de la branche risquent d'empirer les choses, estime une étude récemment publiée dans la revue Nature Climate Change. Emmanuel Salim, chercheur associé à l’Université de Lausanne et co-auteur de l'article, nous explique pourquoi. Interview.
Votre recherche affirme que la disparition des glaciers révèle les paradoxes du tourisme. De quoi s'agit-il?
Emmanuel Salim: Nous avons observé quatre grandes dynamiques. Il y a tout d'abord la montée du tourisme de la dernière chance, qui consiste à visiter les glaciers avant qu'ils disparaissent.
Cette situation soulève un premier paradoxe.
Lequel?
Ces personnes sont généralement conscientes des enjeux environnementaux et de leur impact sur le climat. Elles savent que leur action a une conséquence sur la fonte des glaciers, mais décident de s'y rendre quand même pour les voir avant leur disparition, contribuant finalement au problème.
De quelle manière le tourisme impacte-t-il les glaciers?
Le problème se situe en amont, dans le déplacement pour se rendre jusqu'au glacier. Les transports, notamment aériens, génèrent une quantité très importante d'émissions de gaz à effet de serre, surtout pour les sites situés au Canada, au Groenland ou en Amérique du Sud.
Peut-on qualifier ce tourisme de la dernière chance de tourisme sombre?
En partie, car il y a deux types de touristes de la dernière chance. Le premier est un visiteur régulier, qui connaît les sites et qui revient plusieurs fois pour comprendre et observer les évolutions du paysage. Le deuxième s'apparente plus à ce que vous décrivez:
Il y a une idée de prestige dans sa démarche. Une fois que le glacier a disparu, il ira voir un autre élément en disparition. Ce ne sont donc pas les mêmes mécanismes.
Qu'en est-il des autres dynamiques que vous avez observées?
Elles ont en commun le fait de faire des glaciers les icônes des enjeux climatiques. Les cérémonies de commémoration faisant le deuil des glaciers en voie de disparition en sont un exemple. Cela peut également prendre la forme d'une politisation des glaciers. Ces derniers sont mobilisés pour défendre un projet politique. L'Initiative pour les glaciers en est un très bon exemple.
Quelle est la réponse de la branche touristique?
Nous avons constaté que les acteurs touristiques mettent souvent en place des stratégies d'adaptation qui se limitent à perpétuer l'activité existante, ce qui ne permet pas de repenser le modèle du tourisme dans sa globalité. C'est la quatrième dynamique que nous avons observée.
Avez-vous un exemple?
Le développement du heli-hiking en Nouvelle-Zélande est en l'exemple le plus emblématique. Cela consiste à amener des touristes sur un glacier en hélicoptère, lorsque monter à pied devient impossible. Cette approche aggrave le problème du changement climatique et rend ses acteurs vulnérables à de nombreux facteurs: citons le remboursement des investissements, le prix du carburant ou la dépendance envers une clientèle internationale.
Avez-vous observé des cas de maladaptation en Suisse?
Les stratégies adoptées en Suisse sont plus nuancées et se résument principalement à la pose de bâches blanches. On peut se demander si cela relève de la maladaptation, mais une chose est sûre: il s'agit d'actions réactives qui ne permettent pas d'envisager le glacier autrement que dans la manière dont il a toujours été exploité. Au glacier du Rhône, par exemple, les bâches permettent uniquement de continuer d'exploiter la grotte de glace, sans que les acteurs sachent vraiment que faire en plus – ce qui revient à mettre un emplâtre à une jambe de bois.
Le tourisme peut-il sensibiliser au changement climatique, malgré ses effets néfastes?
Pour l'instant, il n'y a pas de consensus. Nos recherches dans les Alpes montrent que plus les personnes comprennent ce qu'il se passe dans le paysage, plus leur intention d'agir pour l'environnement est forte.
Pourtant, d'autres études présentent des conclusions plus ambiguës.
Quelles pistes envisagez-vous pour éviter la maladaptation?
Cela dépend des contextes. Dans les Alpes, on assiste au développement de centres d'interprétation glaciaires, notamment au glacier d'Aletsch et au glacier Morteratsch. Il s'agit d'espaces qui expliquent le retrait glaciaire et qui sensibilisent les visiteurs au changement climatique. C'est un exemple intéressant, car ces endroits se détachent partiellement du glacier en tant que tel; par conséquent, la fonte du glacier n'a plus vraiment d'impact sur l'activité des acteurs touristiques.
Et à l'échelle globale?
La situation est différente. Je pense notamment à l'augmentation du tourisme au Groenland ou en Antarctique, souvent porté par des compagnies internationales. Aux questions environnementales que cela implique s'ajoute un autre problème:
Dans ces cas, il faudrait également voir comment réorienter ce développement pour qu'il puisse servir aux populations locales.
