Comment une usine suisse a pollué l'un des plus grand réservoir d'eau d'Europe
En décembre 2020 puis en janvier 2021, plusieurs tonnes de mousse extinctrice toxique se déversent depuis le site industriel d’Amcor, à Goldach, dans le lac de Constance. La mousse contient du PFOS, une substance cancérigène appartenant à la famille des PFAS, ces «polluants éternels» qui s’accumulent durablement dans l’environnement et dans la chaîne alimentaire.
L’affaire provoque un scandale en Suisse orientale. En 2022, le groupe australien d’emballage Amcor Flexibles – propriétaire de l'usine – est condamné à une amende de 5000 francs pour infraction aux lois sur la protection des eaux et de l’environnement. Une sanction jugée dérisoire par de nombreux experts et responsables politiques.
Comment savoir ce qu'il s'est passé?
Mais derrière cette pollution se cache une autre bataille: celle de l’accès aux informations. Soupçonnant de nombreuses irrégularités dans la gestion de l’affaire, CH-Media (groupe auquel appartient watson) demande à consulter le dossier d’enquête. Amcor tente à deux reprises d’empêcher cette publication devant le Tribunal fédéral. Sans succès.
Les documents obtenus, après trois ans de procédure, révèlent aujourd’hui une succession d’erreurs, de défaillances techniques et de manquements. Ils montrent surtout comment le groupe a minimisé la gravité des incidents et tardé à informer les autorités, malgré la présence d’un produit interdit depuis 2011 au bord de l'un des plus grand réservoir d’eau potable d’Europe: le lac de Constance qui alimente 4,5 millions de personnes.
L'entreprise est en pleine santé
Nous sommes en 2020. L'entreprise Alcan, aujourd’hui nommée Amcor, affine de l’aluminium à Goldach (SG), notamment pour des capsules de café ou des barquettes pour aliments pour animaux. L’entreprise réalise environ 160 millions de francs de chiffre d’affaires par an.
Le site, sur lequel sont employés 290 collaborateurs, est l'une des 212 antennes du producteur australien d’emballages Amcor Flexibles qui se répartit sur 40 pays. Pour le second semestre 2024, le groupe affichait un chiffre d’affaires mondial de 6,5 milliards de dollars.
Les affaires sont au beau fixe. Comme la demande en capsules de café ne s'essouffle pas, une nouvelle halle est construite en 2020 au bord du lac de Constance. La production fonctionne à plein régime.
Les travaux de maintenance qui exigent une coupure de courant pour la moitié de l’installation ne peuvent se faire qu’en heures creuses, par exemple entre Noël et Nouvel An. Le 29 décembre 2020, c'est l'occasion, peu après midi. Mais l'interruption d'électricité entraîne également le déclenchement d'une installation anti-incendies à base de mousse. Soudain, 2,7 tonnes de mélange d’extinction se déversent dans la cour de l'usine, sans qu'un incendie n'ait été déclaré.
Beaucoup de mousse et aucune information
Commence alors une étrange succession d’erreurs et d’omissions. Environ un tiers de la mousse extinctrice, soit 850 kilos, s’écoule par le regard d’eaux pluviales dans la Goldach, puis dans le lac de Constance. Une vanne aurait dû empêcher tout rejet dans l’environnement. Mais elle fuit. Cela n’avait été remarqué ni lors de l’entretien annuel des vannes, ni lors des tests de fonctionnement mensuels. Au bout du tuyau d’environ 500 mètres qui se jette dans la Goldach, une montagne de mousse se forme. Un employé de la voirie la signale.
Mais cette protection s'avère défectueuse, ce qui n’avait été constaté ni lors de la maintenance annuelle de la vanne, ni lors des tests mensuels de fonctionnement. A l’extrémité d’une conduite de 500 mètres qui se jette dans la Goldach, une montagne de mousse se forme. Un employé du service des travaux publics signale alors la situation.
Lui et deux employés d’Amcor, ainsi qu’un pompier arrivé entre-temps, décident de diluer la montagne de mousse avec beaucoup d’eau et de rincer les conduites. Dans la cour, la mousse d’extinction restante est collectée et pompée. L’intervention du quatuor dure 8 heures.
Aucune information sur l’incident ne filtre à l’extérieur. Ni les pompiers d’entreprise, ni le corps des pompiers volontaires de cette commune de 10 000 habitants ne sont alertés. Un clapet anti-retour, qui aurait dû déclencher l’alarme automatique, était bouché. Le service cantonal chargé des dommages environnementaux, qui doit obligatoirement être mobilisé lors de telles avaries, n’est pas informé non plus. Pas plus que la police.
L'alerte est déclenchée par hasard
La pollution des eaux aurait donc pu passer inaperçue. Mais deux semaines plus tard, aux premières heures du 13 janvier 2021, le thermomètre passe sous les zéro degrés celsius. L’eau résiduelle qui stagne dans les buses de mousse gèle, puis les fait éclater. Il n’y a toujours pas d’incendie, mais la chute de pression déclenche à nouveau le système d’extinction. La cour est de nouveau inondée de mousse.
A droite la pollution du 13 janvier 2021, à gauche une image de cette année
Comme la vanne de la conduite des eaux pluviales n’a toujours pas été réparée, de la mousse d’extinction se retrouve une nouvelle fois dans la Goldach et le lac de Constance. Moins que lors du premier accident, mais tout de même pour une quantité de 60 kg. Les autorités ne sont, encore une fois, pas informées de l'incident. C’est par hasard qu’un inspecteur de la pêche passe sur place, remarque la mousse s’écoulant du tuyau d’évacuation et donne l’alerte.
Le lendemain, la police se rend sur place avec des représentants de l’Office de l’environnement et des collaborateurs du service des dommages environnementaux. Ce n’est que lors de la visite que les responsables d’Amcor reconnaissent que deux semaines plus tôt, il y avait déjà eu un incident similaire.
Des polluants éternels sont déversés dans les eaux
Ce que l’entreprise ne révèle toutefois pas à ce moment-là, c'est que la mousse d’extinction contenait du PFOS, une substance chimique interdite en Suisse depuis 2011. Le PFOS appartient au groupe PFAS, les «polluants éternels» qui ne se dégradent pas dans l’environnement et s’accumulent dans la chaîne alimentaire. Ils sont considérés comme cancérogènes.
En raison de leurs propriétés hydrofuges et oléofuges, ces substances sont présentes dans de nombreux produits — des poêles en téflon au fil dentaire, en passant par les vêtements outdoor et les cartons à pizza. Elles constituent désormais un défi majeur à l’échelle mondiale.
En 2021, à Goldach, les autorités et la population savent encore peu de choses au sujet de ces substances chimiques. Il en va autrement aux Etats-Unis. Là-bas, l’entreprise chimique DuPont a déversé, dès les années 1970, des tonnes de PFAS dans le fleuve Ohio, et enterré des centaines de fûts contenant des boues riches en PFAS, contaminant ainsi l’eau potable de la petite ville de Parkersburg, en Virginie-Occidentale.
De nombreux habitants de la région ont développé des cancers. L’avocat spécialisé en droit de l’environnement Rob Bilott a mis ces faits en évidence et obtenu des indemnisations pour environ 671 millions de dollars en faveur des personnes concernées. En 2019, l’affaire avait été adaptée au cinéma à Hollywood dans le film Dark Waters.
L'eau potable est analysée très tard
Les conséquences des quelque 10 kilos de PFAS purs présents, selon les indications des autorités, dans les 2,7 tonnes de mousse d’extinction déversées dans le lac de Constance sont difficiles à évaluer. Le canton de Saint-Gall n’a pas analysé l’eau potable immédiatement après les deux incidents. Ce n’est qu’en 2022, lorsque ch-Media rend publics l’ordonnance pénale et la pollution, que le canton juge nécessaire de prélever des échantillons dans les trois stations de traitement d’eau du lac à Thal, Rorschach et Frasnacht (TG).
Des traces de PFAS ont bien été détectées, mais les valeurs mesurées restaient inférieures aux seuils fixés par la Suisse et de l’Union européenne. le canton écrit:
Pourquoi l’eau potable n’a-t-elle été analysée qu’un an plus tard? Le canton répond:
Les poissons sauvages n’ont, eux aussi, été analysés que trois ans plus tard. Résultat, les PFAS étaient au-dessus de la moyenne dans les échantillons de corégones, gardons, perches et de lotes. En revanche, quatre des neuf échantillons de brochets du lac de Constance dépassaient la valeur maximale autorisée pour le PFOS.
Les conséquences de la mousse d’extinction toxique sur la zone d’embouchure de la Goldach dans le lac de Constance restent elles aussi peu étudiées. Le canton de Saint-Gall écrit à ce sujet:
Une condamnation qui provoque un scandale
Alors que les conséquences environnementales restent floues, les conséquences pénales pour Amcor sont limitées. En février 2022, le Ministère public du canton de Saint-Gall condamne à une amende de 5000 francs l’entreprise pour infractions aux lois sur la protection des eaux et de l’environnement. L’entreprise doit également rembourser 28 260 francs pour les frais d’élimination qu'elle n'avait pas déboursés. Amcor a payé, le dossier est clos. Juridiquement, l’affaire est terminée.
Lorsque CH Media publie l’ordonnance pénale, une vague d’indignation déferle en Suisse orientale. Jugée dérisoire, l’amende devient un sujet politique. Le Ministère public avait renoncé à poursuivre des membres de la direction et, selon ses propres termes, appliqué le droit pénal administratif:
Or, dans ce cadre, 5000 francs constituent l’amende maximale. Des juristes ont critiqué cette décision, la qualifiant de capitulation face à la puissance du groupe mondial et de son armée d’avocats. Selon eux, il existait bel et bien des moyens de poursuivre Amcor plus sévèrement.
La société a-t-elle été traitée de façon privilégiée? Pour répondre à cette question, CH-Media demande, en avril 2022, peu après le début du scandale environnemental, à consulter les dossiers d’enquête. Notamment parce que le géant australien persistait à affirmer avoir informé les autorités. Interrogée à l’époque, l’entreprise expliquait toutefois qu’il n’était plus possible de reconstituer précisément le flux d’informations après les accidents.
Un parcours du combattant pour obtenir les infos
La demande pour consulter les dossiers a marqué le début d’un véritable parcours du combattant. A deux reprises, Amcor a traîné le journal jusqu’au Tribunal fédéral, et a perdu deux fois. Dans la première procédure, il s’agissait de la remise des dossiers eux-mêmes. Dans la seconde, du caviardage de données personnelles figurant sur les documents.
La plus haute juridiction suisse a confirmé la décision de l’instance précédente, comme a expliqué le collège de juges lausannois:
Il y a eu dissimulation
Les documents de l’enquête pénale sont désormais disponibles. Ils conduisent à trois constats:
- Amcor a tenté de minimiser la portée de la pollution auprès des autorités. Les rapports d’accident majeur, obligatoires après les incidents, ont dû être retravaillés à plusieurs reprises à la demande du canton et n’ont finalement été transmis qu’un an après les faits. Dans une première version, le consultant externe mandaté par l’entreprise avait «totalement ignoré» les conséquences environnementales liées à «l’accumulation de substances chimiques persistantes nocives pour la santé dans le lac de Constance». Comme les accidents n’avaient fait ni mort ni blessé, il avait attribué au sinistre un niveau de gravité de zéro. Dans la version révisée du rapport, les conséquences pour la flore et la faune ne sont plus évoquées qu’en note de bas de page.
- Les documents montrent également que le groupe connaissait la nature problématique de la mousse extinctrice stockée sur le site. Les mousses contenant du PFOS sont interdites en Suisse depuis 2011 et auraient dû être remplacées au plus tard fin 2018. Pourtant, début 2019, le site de Goldach cherchait encore à conserver ces stocks, comme le montre l’e-mail interne cité au début de l’article. Le canton refuse alors toute prolongation de délai: «Nous ne pouvons pas assumer la responsabilité d’un éventuel manquement de votre part.» Malgré cela, la mousse ne sera remplacée qu’après les accidents. Avant même les incidents, l’Office de l’environnement avait «rappelé à plusieurs reprises à l’entreprise la sensibilité du site de production, situé directement au bord du plus grand réservoir d’eau potable d’Europe».
- Enfin, l’enquête conclut qu’Amcor a cherché à étouffer les incidents. Ni la police, ni le service cantonal chargé des dommages environnementaux, ni le canton, ni la commune n’ont été avertis après les deux déversements. L’Office de l’environnement l’écrit noir sur blanc dans son analyse juridique: l’entreprise a «à deux reprises omis d’informer les autorités» et ainsi «manifestement violé son obligation de signalement».
En outre, Amcor n’a pas révélé que la mousse extinctrice contenait des PFAS. Les employés des stations d’épuration de Thal et Altenrhein, où la mousse diluée avait été acheminée, n’ont eux non plus reçu aucune information sur la présence de cette substance toxique. Ce n’est qu’après des analyses réalisées par l’Office de l’environnement que les autorités découvrent des taux de PFOS «massivement supérieurs» aux valeurs autorisées. Mais à ce moment-là, une grande partie des eaux contaminées avait déjà été rejetée dans le lac de Constance.
A ce moment-là, une grande partie des eaux de mousse évacuées avait déjà été rejetée dans le lac de Constance. Le PFOS contenu ne peut toutefois pas être filtré, mais doit être éliminé pas des moyens thermiques à 1000 degrés, dans une usine d’incinération des déchets ou dans une cimenterie.
En juillet 2021, six mois après le deuxième incident, un troisième accident se produit. En raison d’une mauvaise manipulation d’un employé lors du contrôle annuel de l’alarme, de la mousse d’extinction s’échappe à nouveau. A ce moment-là, il n’y a toutefois plus de PFOS dans la mousse.
Et encore un incident...
Il y a un an, un autre incident se produit sur le site de l’entreprise australienne. Un matin d’avril, lors d’un transvasement, un fût de peinture tombe et se renverse. Une partie de la peinture s’écoule également dans la conduite des eaux pluviales et se déverse dans la Goldach, car une vanne est à nouveau défectueuse. Cette fois encore, Amcor n'en informe pas les autorités. C'est une tierce personne qui signale à la police, peu avant 20h, une mousse suspecte blanche s’écoulant d’un tuyau dans la Goldach.
Entre-temps, Amcor dépense beaucoup d’argent pour des avocats et des agences de communication. Aux questions des journalistes de CH-Media, c’est désormais une représentante de Burson — troisième plus grande agence de relations publiques au monde — qui répond. Le cabinet d’avocats d’Amcor s’est lui aussi opposé avec vigueur à l’accès au dossier pénal. Le Tribunal fédéral a toutefois estimé que l’intérêt public primait sur les intérêts du groupe.
Voici ce qu’Amcor répond à notre enquête
Une porte-parole d’Amcor écrit: «La présence de PFOS et de substances chimiques similaires d’origine humaine dans l’environnement est malheureusement un problème connu dans le monde entier, y compris dans la région du lac de Constance. Nous regrettons que 7,2 kilos de PFOS aient été libérés lors des deux incidents impliquant la mousse extinctrice en décembre 2020 et janvier 2021.»
Selon elle, les accidents sont dus à des erreurs dans les procédures internes «et non à une violation délibérée des règles environnementales»:
La porte-parole ajoute qu’il est difficile, avec quatre ans de recul, de reconstituer précisément l’ensemble des échanges et des flux d’informations de l’époque. «Amcor a toutefois pris cette affaire comme une occasion de renforcer l’application de ses protocoles internes afin qu’une telle situation ne se reproduise plus.»
Interrogée sur les raisons pour lesquelles la mousse extinctrice problématique est restée sur le site malgré son interdiction, elle répond:
Depuis les incidents, Amcor affirme avoir investi plus de trois millions de francs dans la sécurité de son site. L’entreprise indique notamment avoir installé un nouveau système de lutte contre les incendies, modernisé le système automatisé de vidange d’urgence des eaux pluviales et mis en place un dispositif de contrôle continu de la qualité de l’eau dans cette conduite.
Des caméras de surveillance ont également été installées autour des quais de chargement et du système d’évacuation des eaux pluviales. Les employés ont par ailleurs été formés aux procédures environnementales. Amcor prévoit aussi d’augmenter la capacité des bassins de rétention.
Et pour le dernier incident en date? Une procédure
Malgré cette série de mesures, un troisième incident impliquant de la peinture s’est malgré tout produit il y a un an. La porte-parole conteste toutefois les accusations:
Dernier épisode en date: une nouvelle demande déposée par CH Media auprès du canton de Saint-Gall. En vertu de la loi sur la transparence, on a demandé l’accès au rapport d’accident concernant l’incident lié à la peinture. La réponse du cabinet d’avocats d’Amcor, expliquant pourquoi cette demande devait être rejetée, est arrivée dans un classeur argenté de… 220 pages. (adapt jah/joe)
