Cette «aberration» fait réagir les régies et propriétaires romands
Une porte grande ouverte, un tuyau de climatiseur mobile posé tant bien que mal vers la rue, de l’air chaud rejeté sur le trottoir: l’image a quelque chose d’absurde. Elle est pourtant devenue familière en période de canicule, notamment devant certains commerces romands. Dans un précédent article, watson pointait ce paradoxe: alors que les autorités appellent à la sobriété énergétique, certains magasins font tourner leur clim’ porte grande ouverte: l’air chaud est expulsé sur le trottoir, puis la chaleur de la rue revient aussitôt par l’entrée. Plusieurs interlocuteurs évoquaient alors un autre problème: la difficulté, pour certains commerçants, d’obtenir l’autorisation d’installer une solution plus efficace.
Régies, propriétaires, contraintes légales, coûts des travaux: le tuyau qui sort par la porte cacherait aussi un casse-tête immobilier. Nous avons donc sollicité deux interlocuteurs distincts:
- Frédéric Dovat, secrétaire général de l’Union suisse des professionnels de l’immobilier (l’USPI), faîtière notamment des régies immobilières.
- Olivier Feller, directeur de la Chambre vaudoise immobilière (CVI), qui représente les propriétaires et les milieux immobiliers vaudois.
Leurs réponses ne se confondent pas, mais elles se rejoignent sur un point: ni les régies ni les propriétaires ne veulent être désignés comme les seuls responsables de ces bricolages énergétiques.
Frédéric Dovat conteste d’abord l’idée selon laquelle les agences immobilières feraient preuve d’un manque de souplesse. Selon lui, une régie ne décide pas seule. Elle agit comme mandataire du propriétaire et doit se conformer aux choix de ce dernier. Autrement dit, si un commerçant souhaite adapter son local pour mieux évacuer l’air chaud d’un climatiseur mobile, l’agence immobilière n’est pas l’obstacle principal. La décision revient au bailleur.
Et selon la nature des travaux, d’autres acteurs peuvent entrer dans la boucle. Frédéric Dovat rappelle ainsi que certaines interventions peuvent nécessiter une autorisation officielle, en particulier si le bâtiment est protégé.
Le problème ne se limite donc pas à un oui ou un non de la régie: il peut concerner la façade, l’esthétique, la conservation du bâtiment ou le droit public. Reste aussi la question financière. Les travaux demandés par un locataire sont en principe à sa charge. Et au terme du bail, celui-ci peut devoir remettre les locaux dans leur état initial. Même si les travaux étaient réalisés par le propriétaire, ajoute Frédéric Dovat, leur coût pourrait être répercuté sur le loyer du locataire.
Olivier Feller tient un raisonnement plus large, en ciblant d’abord le cadre légal. Pour le directeur de la CVI, le problème vient surtout des règles «très restrictives» qui encadrent l’installation de climatiseurs fixes. A ses yeux, il faut les assouplir. Il insiste sur un point: les propriétaires n’ont aucun intérêt à empêcher leurs locataires d’exploiter correctement leur commerce. Il souligne:
Mais dès qu’une installation implique de modifier le bâtiment, même de manière limitée, la situation change. Adapter une vitre pour permettre le passage permanent d’un conduit d’évacuation ne relève plus, selon lui, du simple usage d’un climatiseur mobile. On se rapproche alors d’une installation fixe, avec des conséquences juridiques et techniques.
Le propriétaire doit tenir compte des autorisations nécessaires, mais aussi de l’esthétique du bâtiment, de son étanchéité, de son isolation thermique et phonique, ou encore de la sécurité. Ce qui paraît simple depuis le trottoir, comme faire passer proprement un tuyau, peut donc devenir plus compliqué dès qu’il faut toucher durablement à l’enveloppe du bâtiment.
Un cadre légal qui pousserait au bricolage
C’est là que les analyses des deux interlocuteurs rejoignent en partie les critiques formulées par certains commerçants: le système actuel favoriserait des solutions imparfaites. Faute d’accès simple à une climatisation fixe ou à une adaptation propre du local, certains se rabattent sur des appareils mobiles, moins efficaces, parfois installés de manière approximative.
Olivier Feller estime qu’un assouplissement du cadre légal serait nécessaire, aussi bien pour les climatiseurs fixes que pour certaines installations liées aux appareils mobiles. Il rappelle toutefois que si ces travaux sont demandés par le locataire, ils doivent être pris en charge par celui-ci. Pour lui, l’objectif devrait être de sortir du bricolage:
Le nerf de la clim’: la facture
Reste une question centrale: qui doit payer? Sur ce point, les réponses de Frédéric Dovat et d’Olivier Feller convergent. Si un commerçant demande des travaux pour adapter son local, la facture lui revient. Si le propriétaire entreprend lui-même des aménagements, ceux-ci peuvent ensuite peser sur le loyer.
Ce détail économique explique aussi pourquoi les solutions plus rationnelles ne se bousculent pas. Entre le coût des travaux, les autorisations éventuelles, la durée du bail, le risque de devoir remettre les locaux en état et la hausse possible du loyer, certains commerçants peuvent être tentés de choisir l’option la plus rapide: un climatiseur mobile et un tuyau qui sort par une porte d'entrée ouverte.
C’est précisément ce que dénoncent les défenseurs de la sobriété énergétique: une solution visible, facile à installer, mais inefficace. Et parfois contre-productive, puisqu’elle rafraîchit mal le local tout en rejetant de la chaleur dans une rue déjà surchauffée.
Une table ronde pour fermer ces portes?
Olivier Feller dit voir «d’un bon œil» le fait que les différentes parties cherchent des solutions. Il peut même envisager une table ronde réunissant les acteurs concernés et les autorités. L’idée: clarifier ce qui peut être autorisé, à quelles conditions, à quels coûts, et avec quelles responsabilités. Cette piste aurait le mérite de sortir d’un face-à-face stérile. Les commerçants ne peuvent pas se contenter d’ouvrir leurs portes en pleine canicule avec un climatiseur mobile en marche. Les propriétaires ne peuvent pas toujours accepter n’importe quelle modification de leurs bâtiments. Les régies appliquent les décisions des bailleurs. Et les autorités encadrent strictement les installations fixes au nom de l’énergie, de l’urbanisme ou de la protection du bâti.
Entre la porte ouverte et la climatisation fixe, il y a donc plus qu’un tuyau mal placé: un bail, un propriétaire, une régie, des autorisations, une facture et un droit énergétique qui peine à suivre le réchauffement des villes.
