«On doit lutter à mort»: avec les femmes qui continuent à se battre
La Riponne était prévenue. Les femmes s'apprêtaient à chanter, huer, crier leur colère. Plusieurs milliers étaient présentes sous un soleil de plomb, dans une ambiance qui, malgré tout, restait chaleureuse.
Selon les autorités, entre 8500 et 9000 manifestantes ont défilé dans les rues lausannoises ce 13 juin 2026. Au milieu du cortège, on retrouve Laetitia Pascalin, qui commence à nouer les pans de son triptyque brodé — l'œuvre Feminista, co-créée avec les Femmes socialistes vaudoises.
C'est là qu'on croise Isabelle. On lui demande si, en 2026, l'égalité entre hommes et femmes avance dans le bon sens. «On pensait que c'était réglé il y a trente ans. Petit à petit, on a découvert que ce n'était pas le cas.» Elle étaye son propos par un séjour en Suède, il y a plusieurs années.
Elle déplore les violences sexistes, les barrières structurelles. «Face à la justice, la femme doit se débattre, montrer que ça a bien eu lieu. La justice devrait faire le contraire.» Pour corriger les inégalités, elle a une idée simple: que chaque homme passe une journée dans la peau d'une femme, et inversement. Un large sourire, et elle prend congé.
«Catastrophique»
Au milieu des pancartes et des associations qui récoltent des signatures, l'ambiance est bon enfant. Le cortège rugit en passant devant l'UBS. Une volée de sifflets pour dénoncer la politique de la banque helvétique, des «féministes, anti-capitalistes» viennent se greffer aux cris. Des manifestantes dansent, d'autres pointent du doigt leurs pancartes. La promenade continue.
On croise alors Morgane, 28 ans. Sa réponse est directe, sans détour: «Catastrophique, spécialement pour les violences sexistes et sexuelles qui gangrènent notre société.» La Vaudoise ne mâche pas ses mots et cible une frange de la gent masculine:
Elle poursuit: «J'en ai rencontré qui se disent éduqués, mais au bout du compte, ils perpétuent cette tradition patriarcale.» Avant de concéder, la colère toujours là:
Elle le ressent encore dans son activité professionnelle, où des clients masculins ne font «tout simplement pas confiance aux femmes».
Au fil des militantes qui gribouillent des «No G7» sur les murs de la capitale vaudoise, des pancartes «Derrière le capitalisme, notre travail invisible» et des slogans scandés «Solidarité avec les femmes du monde entier», on croise Aude, 29 ans.
Elle reconnaît que des choses avancent. «Il y a quand même plus de femmes qui atteignent le haut de la pyramide.» Mais elle regrette une forme d'illusion démocratique: «On est dans une démocratie qui nous fait croire que notre avis compte. Mais j'ai l'impression que derrière, ça stagne.» Comme Morgane quelques minutes plus tôt, elle assène:
Elle souhaiterait plus de sororité, des femmes qui se tiennent les coudes plutôt que de se tirer dans les pattes. Et confie une chose plus intime: elle ne s'habille pas comme elle le voudrait, par réflexe de protection.
Un facteur lui permet de se sentir plus libre dans les rues lausannoises: son vélo. «Quand je suis sur ma bicyclette, je suis dans ma bulle. Je sais que je peux filer quand je veux.»
Non loin, Martine, 78 ans, chapeau vissé sur la tête, porte fièrement l'œuvre brodée de Laetitia Pascalin. Elle nous adresse un sourire et lâche, sans préambule: «On doit lutter à mort pour maintenir ce qu'on a pu obtenir.» Si elle convient que depuis la première grève féministe, des avancées sont à saluer, elle déplore le manque de soutien masculin. «Au conseil communal de mon village, où je siège, les remarques des hommes, de tout âge, sont lourdes.» Mais aujourd'hui, face à ce cortège qui s'étire dans tout Lausanne, dit-elle, «je suis aux anges.»
Le défilé arrive à son point de chute au Parc Montbenon, après plusieurs heures sous le soleil. Aucun heurt. Des rires, de la musique, différentes générations qui se croisent face au Léman.
Albulenë Ukshini Sefa, co-présidente des Femmes socialistes vaudoises, résume la journée d'un sourire radieux:
Elle regarde l'heure et file vers Genève. Le soleil, lui, tient bon. Sur la pelouse, des femmes dansent encore.
