Manif anti-G7: nos images soulèvent des questions qui restent sans réponse
Déprédations, jets de pierre, affrontements avec les forces de l’ordre, incendie: les violences se sont étirées durant plusieurs heures, le dimanche 14 juin, avant que le dispositif policier ne se concentre sur le quai Wilson. Au total, 549 personnes ont été contrôlées, selon les autorités genevoises, parmi lesquelles des manifestants pacifiques, des passants, mais aussi des individus soupçonnés d’avoir participé aux violences.
Plus de deux mois après les faits, plusieurs séquences captées par watson restent sans explication précise. Anatomie d’une nasse et d'une stratégie qui interrogent.
16h35 Une Tesla brûle, personne n’intervient
Rue Ami-Lévrier, face à la gare routière. Quelques minutes après la dégradation d’une banque voisine, un manifestant met le feu à une Tesla parquée le long du parcours. Il est 16h35. Les flammes prennent rapidement de l’ampleur, plusieurs vélos sont détruits et une épaisse fumée noire remonte contre la façade de l’immeuble d’habitation.
Autour du brasier, des badauds continuent de photographier la scène. Des enfants se trouvent également à proximité. En l’absence immédiate des secours ou des forces de l’ordre, ce sont notamment des bénévoles de la manifestation, reconnaissables à leurs gilets jaunes, qui tentent de faire reculer les curieux.
Une première question se pose: pourquoi aucun périmètre de sécurité n’a-t-il été installé rapidement autour de cet incendie, alors que d’importantes forces policières étaient déployées dans les rues voisines?
16h51 Les pompiers arrivent… et attendent
Seize minutes après le début de l’incendie, un véhicule du SIS arrive par la rue des Alpes. Mais les pompiers ne se portent pas immédiatement au contact du véhicule en feu. Vers 16h53, des policiers équipés pour le maintien de l’ordre arrivent à leur tour. Ils forment alors un cordon de protection autour des sapeurs.
Deux à trois minutes passent encore avant que ceux-ci puissent finalement déployer leur lance. Entre-temps, la Tesla est entièrement calcinée, ainsi que des vélos parqués à côté.
Interrogée par watson, la police explique qu’en cas d’incendie pendant des troubles à l’ordre public, le SIS intervient «sous escorte policière du maintien de l’ordre». L’explication ne répond toutefois pas à la question du délai observé ce jour-là: le groupe qui avait provoqué les déprédations avait déjà poursuivi sa route. Pourquoi les pompiers ont-ils malgré tout dû attendre leur protection tardive?
17h Des extincteurs inutilisés dans les rangs policiers
Lorsque les unités anti-émeute quittent le secteur, un détail apparaît sur les photos de watson: au moins un policier porte un extincteur portable dans son dos. Mais sans être intervenu en amont.
La présence de ces moyens soulève une autre interrogation. Pourquoi aucun de ces extincteurs n’a-t-il été utilisé au début de l’incendie, lorsque le véhicule commençait à brûler? La police n’a pas répondu sur ce point.
16h à 18h Le black bloc poursuit sa route
Pendant ce temps, les violences ne s’arrêtent pas à la rue Ami-Lévrier. Le cortège était segmenté en plusieurs groupes politiques et thématiques. En son sein, les personnes vêtues de noir et dissimulant leur visage étaient clairement identifiables et localisées. Les premières déprédations sont suivies de jets de projectiles de plus en plus nombreux et de confrontations avec les forces de l’ordre. La police reconnaîtra elle-même après les faits avoir identifié deux groupes de black blocs au sein du cortège. Elle estime qu’environ 600 personnes en faisaient partie.
Pourquoi ne pas avoir tenté de les isoler plus tôt? Aux questions de watson, la police invoque les trois principes qui régissent son action: «proportionnalité, légalité et opportunité». Sa mission, explique-t-elle, consiste notamment à ne pas provoquer davantage de troubles que ceux qu’elle cherche à faire cesser. Ce raisonnement pose néanmoins une question opérationnelle: à partir de quel moment le coût d’une non-intervention devient-il supérieur au risque d’intervenir? La police finira par interdire la manifestation vers 18h20, après les violences commises notamment dans le secteur de la place des Nations et de l’avenue Giuseppe-Motta.
A partir de 20h30 Les habits noirs partent en fumée
Deux heures plus tard, la situation a changé. La manifestation désormais illégale, les forces de l’ordre demandent aux participants de quitter les lieux. Dans la partie boisée du parc Mon Repos, à proximité de l’avenue de France et du haut du quai Wilson, watson assiste alors à une scène déterminante pour comprendre ce qui va suivre. Des membres supposés du black bloc encore présents retirent et abandonnent leurs vêtements noirs. Certains les brûlent dans des foyers.
La vidéo des survêtements en feu
La police évoquera dès le lendemain le «changement d’habits» et la dispersion d’individus dans le parc parmi les facteurs ayant compliqué les contrôles. Résultat de l’opération: 549 personnes contrôlées sur place ce soir-là, mais trois seulement arrêtées à l’issue de ces vérifications; deux soupçonnées d’avoir tiré des engins pyrotechniques et une d’avoir endommagé un véhicule des forces de l'ordre. La police judiciaire poursuit ses investigations. Ce bilan est-il cependant satisfaisant?
21h20 Le boss de l’Académie de police est présent
watson voit apparaître un haut gradé qui n’appartient pas au commandement genevois: le colonel Alain Bergonzoli, directeur de l’Académie de police de Savatan. Il se trouve juste derrière le cordon de policiers qui progresse sur le quai Wilson. Il observe, échange avec plusieurs officiers et se déplace avec eux au gré des mouvements du dispositif.
Alain Bergonzoli dirige depuis de nombreuses années l’Académie de police où sont notamment formés les aspirants genevois pour, notamment, des formations d'interventions et de maintien de l’ordre. Que faisait précisément son directeur au cœur du dispositif?
Après les événements, la police vaudoise a indiqué à watson qu’Alain Bergonzoli était «présent à Genève non pas en sa qualité de directeur de l’Académie de Police de Savatan, mais mandaté par le Canton de Genève à l’occasion du sommet du G7.»
Sollicité pour une interview afin d’expliquer notamment comment sont enseignées à Savatan les techniques d’intervention et de maintien de l’ordre, il n’a pas souhaité répondre à nos questions. Sa présence est établie, mais quid de son rôle exact ce soir-là?
21h41 «Préparez vos pièces d’identité»
Vingt minutes plus tard survient l’une des séquences les plus importantes de la soirée. Un officier s’avance avec un mégaphone en direction des centaines de personnes toujours encerclées. Parmi elles se trouvent encore des adolescents. Il leur annonce que les contrôles d’identité vont commencer. Les personnes retenues doivent préparer leurs papiers afin de faciliter les vérifications et pourront ensuite quitter les lieux. La scène est filmée en exclusivité par watson:
A cet instant, la procédure semble donc claire: identification, contrôle, puis sortie. Pourtant, les heures vont continuer à défiler sans que rien ne se passe. Interrogé sur cette annonce et sur la lenteur qui suivra, le porte-parole de la police dira découvrir cet élément précis en mains de watson et renverra les questions à une «analyse» ultérieure des événements.
Pourquoi le processus annoncé à 21h41 prendra-t-il encore une grande partie de la nuit? Manque de personnel? Difficultés techniques? Organisation des contrôles? Instructions successives? Pas de réponse claires à ce jour.
22h10 Le chef des opérations sur le quai Wilson
Autre élément important: le commandement opérationnel n’observe pas la situation à distance. watson voit le chef d’engagement, Luc Broch, commandant adjoint de la police cantonale genevoise, directement sur le quai Wilson. Il échange notamment avec Françoise Nyffeler, une responsable de la manifestation, sur la procédure permettant de faire sortir les mineurs encore présents dans le dispositif.
Puis le boss des opérations s’entretient longuement au téléphone. Sa présence avérée au bord même de la nasse montre que les difficultés rencontrées sur place pouvaient être observées directement par le commandement.
D’où une autre interrogation: si ces difficultés étaient visibles au plus haut niveau opérationnel, pourquoi la procédure de contrôle n’a-t-elle pas pu être accélérée? Est-ce dû à la collaboration avec le Ministère public, qui devait valider certains actes?
Les derniers manifestants dans la nasse
A partir de 23h30 Mineurs évacués, puis ça traîne...
Selon plusieurs personnes présentes sur place, dont le coorganisateur de la manifestation, Teo Frei, les mineurs, mais aussi des personnes âgées ont commencé à être extraits du dispositif. Soit plus de deux heures après l'annonce officielle au mégaphone. La police affirme elle aussi avoir donné la priorité aux mineurs et aux personnes vulnérables lors des contrôles. Environ 300 personnes se trouvent encore dans le périmètre selon les observations sur place filmée par watson.
Dans le même temps, le comportement policier change nettement autour du périmètre d'encerclement. Les abords sont vidés. Des riverains et des curieux, parfois véhéments, doivent quitter le secteur. Des journalistes pourtant à l’extérieur de la nasse et clairement identifiés avec un gilet «Presse» et présentant leur carte professionnelle, sont également éloignés sans ménagement. Le dispositif semble entrer dans une nouvelle phase.
Les contrôles vont se prolonger jusqu’au petit matin. Les sorties se font progressivement. Des élus figurent parmi les personnes toujours retenues alors que leur identité est établie.
La police justifiera cette durée par «la configuration des lieux, le nombre de personnes restées dans le secteur malgré les injonctions», mais aussi par «des violences persistantes et la nécessité de sécuriser les agents et le matériel utilisés pour les contrôles». Sans toutefois expliquer où s’est précisément situé le goulet d’étranglement qui a fait durer toute une nuit une procédure annoncée dès 21h41...
Vers 5h Teo Frei menotté après son contrôle
Parmi les derniers épisodes nocturnes, le cas Teo Frei, coorganisateur et porte-parole de No G7. Selon nos éléments recueillis, après son contrôle d’identité au petit matin, il est soudain menotté puis conduit dans un fourgon jusqu’aux locaux de police de la Gravière. Ses empreintes sont relevées. Il attend ensuite durant près de deux heures sans être interrogé.
Teo Frei a depuis porté plainte, avec deux autres responsables de la coalition No G7, pour «séquestration, contrainte et abus d’autorité». La police n’a pas répondu à watson sur les raisons de son menottage, de son transfert et de cette procédure.
Annonce d'une «analyse» puis d'un «rapport»
Le Conseil d’Etat avait annoncé le 24 juin que la police publierait «prochainement son rapport opérationnel détaillé» sur le dispositif et que des investigations examineraient aussi son déroulement et les moyens utilisés. Plus de deux mois après cette soirée litigieuse, plusieurs questions très concrètes documentées par watson attendent encore une réponse précise.
