France contre Israël: la bataille pour défendre le ciel suisse
Le Conseil fédéral doit décider mercredi de la procédure concernant le deuxième système de défense sol-air. Armasuisse recommande un modèle israélien, au grand mécontentement de la gauche.
L'UDC et le PS s'allient pour freiner le dossier
Selon nos informations, c’est une alliance contre nature entre l’UDC et le PS qui a freiné le dossier. Au sein du Bureau du Conseil, les deux partis ont empêché que l’acquisition d’un système supplémentaire de défense sol-air de longue portée soit traitée en urgence pendant la session de décembre.
Le conseiller fédéral Martin Pfister a ensuite retiré le projet, comme l’a confirmé la Commission de la politique de sécurité du Conseil des Etats. L’acquisition est ainsi retardée de six mois. Elle est devenue nécessaire parce que les systèmes Patriot commandés aux Etats-Unis ne seront vraisemblablement pas livrés avant 2032. Le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) indique:
Selon nos recherches, le dossier sera soumis, mercredi, au Conseil fédéral. L’Office fédéral de l’armement Armasuisse a achevé son rapport d’évaluation, qui se trouve désormais sur le bureau de Martin Pfister.
Un duel entre la France et Israël
On ignore si le Conseil fédéral se penchera également mercredi sur le choix du modèle. Armasuisse a en tout cas soumis deux options à Martin Pfister: le système franco-italien SAMP/T New Generation et l’un des deux systèmes israéliens évalués.
Point sensible: Armasuisse recommande l’achat d’un système israélien. Il n’a pas été possible d’établir avec certitude s’il s’agit du Barak MX ou du David’s Sling mais, selon nos informations, le Barak MX ferait, contre toute attente, figure de favori.
Une décision délicate sur plusieurs plans
Le Conseil fédéral se trouve face à un choix politique délicat. Optera-t-il pour la France? Ou pour Israël et un système éprouvé au combat, au risque de mécontenter à la fois le pays voisin et la gauche? Le coprésident du PS Cédric Wermuth annonce d’ores et déjà une opposition massive:
Les précédents achats d’armement rendent également cette décision particulièrement sensible. En 2021, la Suisse a préféré l’avion de combat américain F-35 au Rafale français, malgré les importantes concessions politiques proposées par la France. Pour sa défense sol-air, elle a ensuite choisi le système américain Patriot plutôt que le SAMP/T français. Ces décisions avaient provoqué un net refroidissement des relations.
Le système français est convoité en Europe
Ironie de l’histoire: c’est précisément la France qui s’est déclarée prête à tirer la Suisse d’affaire lorsque l’ampleur du retard des systèmes Patriot est devenue évidente. Et cela, alors qu’elle estimait avoir été traitée injustement en 2021. La France a toutefois un intérêt vital à ce que la Suisse protège son espace aérien.
Le fabricant Eurosam prévoit une livraison des systèmes 36 mois après la signature du contrat. La règle est simple: le premier pays qui signe sera aussi le premier livré, avait souligné en juin son secrétaire général Jérôme Dufour.
Capable de détecter 1000 cibles
Depuis les difficultés rencontrées par le Patriot, le système français connaît un véritable essor. Le Danemark a préféré le SAMP/T au Patriot. La Belgique, le Luxembourg et la Roumanie s’y intéressent également, tout comme plusieurs autres pays.
Le système peut combattre des menaces très variées. Son radar possède une portée de surveillance qui dépasse 350 kilomètres et peut détecter simultanément 1000 cibles potentielles. Celles-ci sont interceptées par des missiles guidés Aster.
Le nouvel Aster B1NT est considéré comme le produit phare du groupe. Sa tête chercheuse doit pouvoir repérer précisément la cible sélectionnée, même dans des scénarios d’attaque complexes impliquant plusieurs objectifs potentiels.
L'industrie suisse largement associée
Eurosam entend associer de nombreux fournisseurs suisses au projet. Le système est entièrement fabriqué en Europe et adapté à une armée de milice. Quinze militaires suffisent pour le mettre en batterie. Trois personnes peuvent surveiller l’espace aérien pendant un service.
Le SAMP/T New Generation présente toutefois un inconvénient: il n’a encore jamais été engagé au combat dans des conditions réelles. La version précédente est utilisée en Ukraine et la variante NG devrait elle aussi être prochainement déployée en opération. Les Français ne peuvent par ailleurs produire actuellement qu’un nombre limité de missiles guidés. La production devrait toutefois bientôt être triplée, assure-t-on en France.
Le système israélien Barak MX est favori
Le système de défense sol-air Barak MX est fabriqué par Israel Aerospace Industries (IAI), qui est, avec Rafael, l’un des principaux groupes d’armement actifs dans la défense aérienne israélienne.
A l'épreuve du feu
Mis en service en 2014, le Barak MX est, ou a été, engagé au combat en Israël, en Azerbaïdjan et en Inde. IAI a acquis dans différents pays une expérience opérationnelle face aux drones, aux missiles de croisière et aux missiles balistiques, notamment à partir de juin 2025 durant la guerre de douze jours contre l’Iran. A l’exception des interceptions de drones, ses succès ne sont toutefois pas documentés publiquement. IAI reste également très discret à ce sujet pour des raisons de confidentialité.
Le Barak MX est conçu pour combattre aussi bien les menaces aérodynamiques – drones, avions et missiles de croisière – que les menaces balistiques. Des avions et des missiles peuvent être pris pour cible simultanément au moyen de différents missiles guidés tirés depuis le même lanceur: les avions jusqu’à une distance de 70 kilomètres et les missiles jusqu’à 150 kilomètres. Le système pourrait être disponible assez rapidement. Selon IAI, l’Armée suisse pourrait atteindre une première capacité opérationnelle en 2029.
Le groupe veut mettre sur pied un réseau industriel en Suisse. Plus de 60% de l’ensemble du contrat, y compris tous les composants essentiels, devraient être produits dans le pays. La maintenance et l’entretien seraient également assurés depuis la Suisse. IAI s’est en outre associé à son partenaire allemand de longue date Hensoldt, qui doit fournir le radar.
La guerre électronique entre en ligne de compte
Ce choix est important, car Hensoldt joue un rôle majeur dans la guerre électronique en Suisse. Le groupe fournit également le radar du système allemand de défense sol-air de moyenne portée IRIS-T SLM, acheté par la Suisse.
Quatre pays européens ont acquis le Barak MX: la Slovaquie, la Grèce, Chypre et un pays d’Europe centrale membre de l’Otan dont le nom n’a pas été révélé. Au total, le Barak MX a fait ses preuves en service dans treize pays. Certains critiques estiment toutefois que le Barak MX relève plutôt de la défense sol-air de moyenne portée. Les milieux proches d’IAI répondent qu’il a été conçu pour être employé avec souplesse à moyenne comme à longue portée.
David’s Sling, le système israélien éprouvé au combat
Depuis octobre 2023, quelque 40 000 engins d’attaque aériens ont été lancés contre Israël depuis sept régions: l’Iran, le Liban, la bande de Gaza, la Cisjordanie, le Yémen, la Syrie et l’Irak. Avec l’Iron Dome pour la courte portée et le David’s Sling pour la longue portée, le groupe d’armement Rafael joue un rôle central dans la défense sol-air multicouche d’Israël. Une grande partie des principales menaces aériennes ont été interceptées par ses systèmes.
Symbole de l'efficacité du système de défense israélien, la population accorde une telle confiance à la robustesse de la défense sol-air que certaines personnes sortent pendant les alertes pour photographier ou filmer les interceptions de missiles.
L'Otan s'est déjà équipée de ce système
Rafael a récemment commencé à exporter en Europe son système David’s Sling, compatible avec l’Otan. La Finlande en 2023 et la Grèce en 2026 l’ont déjà acheté. La Suisse pourait devenir son troisième client européen. Le système comprend un dispositif de conduite et de contrôle, un radar ainsi que des lanceurs pouvant accueillir jusqu’à douze missiles guidés Stunner. Son architecture est ouverte. Selon des sources israéliennes, un seul système comprenant moins de quinze lanceurs permettrait de protéger l’ensemble de la Suisse.
Fait inhabituel, Rafael veut confier entièrement à la Suisse le dispositif de conduite et de contrôle, véritable cœur de l’unité de feu. Le groupe a déjà évalué et sélectionné une entreprise informatique romande dont l’actionnariat est exclusivement suisse.
Celle-ci serait chargée de construire et d’entretenir le système de conduite sous la supervision de Rafael. La souveraineté sur les données, les décisions de commandement et la conduite opérationnelle du système resteraient ainsi entièrement entre des mains suisses.
Le système Patriot revient par la bande
Du point de vue suisse, le David’s Sling possède toutefois un point faible: il a certes été développé par Rafael, mais Raytheon a participé à sa conception. Or, le groupe américain produit les systèmes Patriot dont la livraison a été retardée de plusieurs années. La production du David’s Sling est cependant assurée par Rafael, affirme-t-on en Israël. Les autorités américaines ont déjà accordé l’autorisation nécessaire pour présenter une offre à la Suisse.
Selon nos informations, Rafael aurait organisé ses chaînes d’approvisionnement aux Etats-Unis et ailleurs de manière suffisamment robuste pour ne pas dépendre de Raytheon. Cette coopération présenterait même un avantage majeur pour la Suisse: les missiles guidés israéliens Stunner ne coûteraient apparemment qu’un tiers du prix des missiles Patriot PAC-3. Moyennant une configuration adaptée, ils peuvent également être tirés par des systèmes Patriot. (btr/az)
