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Les femmes âgées suisses subissent des violences conjugales

violences domestiques envers les personnes âgées
Image: Shutterstock

Violences conjugales: ces Suissesses «disparaissent des radars»

Les violences conjugales au sein des couples âgés est un phénomène peu visible et peu médiatisé. A l'occasion de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, nous levons le voile sur un sujet encore tabou de notre société.
25.11.2023, 07:0225.11.2023, 09:49
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Lundi 19 juin 2023, à Neuchâtel, une femme de 73 ans décédait à la suite d'une dispute avec son mari de 80 ans. Mars 2023, en Valais, une autre femme de 79 ans était tuée par son conjoint âgé de 88 ans. Ces féminicides sont-elles révélatrices d'un phénomène sous-jacent? Les personnes âgées subissent-elles des violences conjugales au même titre que les jeunes femmes? Réponse avec Delphine Roulet Schwab, directrice d'un projet de recherche consacré à la prévention de la violence de couple chez les seniors et professeure à la Haute École de la Santé La Source à Lausanne (HES-SO).

Pourquoi vous vous êtes intéressée à la thématique des violences conjugales auprès des seniors?
Ça fait longtemps que je travaille dans le domaine de la prévention des violences et de la maltraitance des personnes âgées et je me suis rendu compte que lorsque l'on parle des violences dans le couple, on n'évoquait presque jamais les seniors. C'est le cas dans les différentes campagnes qui sont menées, dans les visuels utilisés, il n'y a jamais de seniors.

«On sait qu'en Suisse, une femme sur cinq subit de la violence dans son couple et il n'y a aucune raison que ça s'arrête, tout d'un coup, à l'âge de la retraite»

C'est cette invisibilité des seniors dans le discours sur les violences domestiques qui m'a interpellée.

Delphine Roulet Schwab, Professeure HES ordinaire, Dr. en psychologie (Ph.D.)
Delphine Roulet Schwab, professeure HES ordinaire, Dr. en psychologie (Ph.D.) dr

Il est vrai qu'en regardant les statistiques, on remarque que la majorité des dénonciations de violences domestiques sont le fait de femmes âgées entre 25 et 40 ans, pourquoi voit on si peu de femmes âgées dans ces chiffres?
Dans les statistiques policières de la criminalité, on voit que les violences domestiques diminuent avec l'âge, mais ce n'est probablement pas le cas. C'est plutôt que ces situations sont invisibles. C'est justement ce manque de chiffres qui m'a interpellée.

«Je me suis dit: ‹ce n'est pas possible que ces femmes disparaissent des radars›»

On a demandé aux professionnels qui travaillent sur cette thématique. Dans les centres LAVI, c'est moins de 5% de leurs consultations, à la consultation de médecine des violences au CHUV les personnes âgées représentent moins de 2%, dans les hébergements d'accueil d'urgence, il est extrêmement rare de voir une femme âgée.

Comment fait-on alors pour les trouver?
Et bien, tout d'abord on a monté des entretiens avec toute une série de personnes qui travaillent dans le domaine de la vieillesse ou des violences. On s'est entretenu avec la LAVI, la police, le secteur de la santé, Pro Senectute, les soins à domicile, etc. Ensuite, on a interviewé des personnes âgées, tout-venant, puis on a trouvé des témoignages de seniors ayant vécu des violences. Je dois dire que parler dans les médias nous a été aussi bénéfique.

«Des personnes nous appellent ou nous écrivent après chaque article ou intervention dans la presse, cela a un impact fort»

Est-ce que la violence envers les femmes âgées a des spécificités par rapport à celle subie par les plus jeunes?
Non. Les mécanismes sont globalement les mêmes que dans les couples plus jeunes. Il y a de la violence physique et on y trouve aussi une forte présence du contrôle coercitif, c'est-à-dire de l'emprise psychologique. Les spécificités se trouvent plutôt dans le contexte de vie, la situation de santé, le parcours de vie.

C'est-à-dire?
On voit qu'il y a des problématiques liées à l'âge qui viennent se surajouter aux problématiques de la violence. Si vous êtes dépendant physiquement de votre conjoint, que vous avez de la peine à marcher à cause de problèmes de santé, vous aurez des difficultés à avoir accès à certaines ressources d'aide, comme aller à une consultation LAVI par exemple.

Ce sont des considérations très pratiques, tout ça?
Oui. Ce sont des difficultés très concrètes et très pragmatiques.

«Comment descendre les escaliers seule pour demander de l'aide à une voisine ou aller voir un médecin, sans son conjoint, pour parler de sa situation?»

Vous constatez aussi que le passage à la retraite est un moment critique, pourquoi?
Parce que cela redistribue les rôles dans le couple. Cela peut être difficile à vivre pour les hommes qui avaient un travail à plein temps, cela peut représenter une perte identitaire et des contacts sociaux voire une baisse du niveau économique.

«Le passage à la retraite peut exacerber une violence déjà présente dans le couple ou faire apparaître une violence sous-jacente»

Chez les personnes plus jeunes, le mariage ou l'arrivée du premier enfant est un moment critique et chez les personnes âgées, c'est l'âge de la retraite qui peut constituer une étape particulière dans la violence au sein du couple.

Il est difficile aussi d'imaginer une personne de 80 ans parler des violences qu'elle subit depuis des décennies...
Oui, mais cela existe, nous avons eu des témoignages de femmes qui le vivent depuis 40 ans ou plus. Il faut tenir compte aussi des normes générationnelles. Les femmes qui sont âgées vivaient autrefois dans des sociétés où elles avaient moins de droits. Elles n'avaient pas le droit de vote ni d'avoir un compte bancaire. Même si les temps ont changé, elles ont peur de parler de leur situation. Les personnes de 80 ans et plus valorisent souvent beaucoup la fierté.

«Elles vont garder le poing dans leur poche et ne pas ‹laver leur linge sale en public› comme on disait à l'époque»

Certaines ont même fait appel à la police, mais il y a trente ans, on leur avait répondu que c'était une affaire privée.

Justement, la prise en charge des personnes âgées victimes de violences domestiques est-elle la même que pour les femmes plus jeunes?
Oui. Elle devrait. Mais on se heurte à l'âgisme qui regroupe les stéréotypes, les préjugés et les discriminations liées à l'âge. Dans le cas de violences conjugales chez les personnes jeunes, on part du principe «Qui frappe part», la personne responsable des violences domestiques doit quitter le logement. Aujourd'hui c'est un principe appliqué et clair.

«Toutefois, dans le cas des personnes âgées, on aura plutôt tendance à sortir les victimes du logement, les hospitaliser d'une part et les mettre en EMS par la suite.»

Cela est motivé par de très bonnes intentions, mais cela amène d'autres difficultés, car les personnes âgées sont très attachées à leur foyer, à leur quartier et ça peut être un frein important lorsqu'elles souhaitent parler des violences qu'elles subissent.

Quelles sont les aides disponibles aujourd'hui pour les personnes âgées?

«Elles peuvent appeler la hotline ‹Vieillesse sans Violence› au 0848 00 1313»

Elles vont trouver de l'aide, des réponses à leurs questions. Ce numéro leur permet d'en discuter sans lancer de procédure. C'est important d'expliquer qu'il n'y aura pas de conséquences si elles appellent ce numéro. Elles peuvent décider d'engager de procédures plus tard ou de ne pas le faire du tout. La peur des conséquences est importante, c'est pourquoi nous tenons à transmettre ce numéro.

watson est un média qui s'adresse aux jeunes, est-ce que nous pouvons aussi contribuer à cette sensibilisation même si la plupart des personnes âgées ne nous lisent pas?
Oui. Comme je vous l'ai dit plus tôt. Il y a un pic d'appels et de courriers dès que nous parlons de ce sujet dans les médias. Il est vrai que ce sont plutôt des médias dits traditionnels comme la télévision ou la radio qui les touchent directement, mais le web nous permet aussi de sensibiliser l'entourage des personnes âgées. Si les enfants devenus adultes ou les petits enfants ont un doute sur une situation, ils peuvent demander gentiment: «comment ça se passe avec papy?» ou «j'ai vu qu'il était énervé contre toi l'autre jour». On ne doit pas brusquer, mais ouvrir le dialogue.

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