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«La Suisse consomme beaucoup de cocaïne»

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«La Suisse consomme beaucoup de cocaïne, du banquier à l'ouvrier»

Berne veut lancer un projet pilote de distribution contrôlée de cocaïne. Le médecin addictologue Thilo Beck salue cette approche et en explique les enjeux. Interview.
12.06.2023, 05:48
Chiara Stäheli / ch media
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Les projets pilotes de légalisation du cannabis viennent à peine d'être lancés dans diverses villes suisses que Berne discute déjà d'une prochaine étape. Le parlement bernois a récemment approuvé une intervention visant à mettre en œuvre «un essai pilote accompagné scientifiquement pour la vente contrôlée de cocaïne». Thilo Beck, médecin-chef en psychiatrie au Centre d’addictologie Arud de Zurich, explique quelles seraient les conséquences d'une légalisation de la cocaïne.

Quelle est l'ampleur de la consommation de cocaïne dans notre pays?
En comparaison avec d'autres pays, la Suisse consomme beaucoup de cocaïne. Nous faisons partie du haut du panier au niveau mondial. D'après ce que nous pouvons observer, la consommation reste cependant stable.

Quel est le profil du consommateur type de cocaïne?
Cela a beaucoup changé au fil des ans – sans doute aussi en raison du prix et de la disponibilité du produit. La cocaïne est devenue de moins en moins chère et est disponible partout et à tout moment via des réseaux de dealers parfaitement organisés.

«Nous constatons que la cocaïne est consommée par toutes les couches sociales. Du banquier à l'ouvrier»

Dans la plupart des cas, il s'agit d'intensifier et d'approfondir l'expérience, que ce soit dans le domaine social ou par exemple aussi dans le domaine sexuel. D'autres utilisent la cocaïne au travail parce qu'elle les rend plus performants à court terme. La plupart des personnes qui consomment de la cocaïne le font de manière contrôlée, elles ne sont pas accros à la substance. C'est un peu comme l'alcool. Une minorité a toutefois du mal à maîtriser sa consommation de substances.

La cocaïne n'est donc pas si dangereuse?
Si, la cocaïne est dangereuse. Mais l'alcool et le tabac sont également dangereux. Et pourtant, les gens en consomment. Notre objectif doit être de diffuser des informations sur une consommation présentant le moins de risques possible pour tous les consommateurs, de repérer le plus tôt possible les personnes à risque et de leur apporter un soutien thérapeutique optimal afin de minimiser les dommages.

Thilo Beck est co-médecin-chef en psychiatrie au centre de médecine de l'addiction Arud.
Thilo Beck est co-médecin-chef en psychiatrie au centre de médecine de l'addiction Arud.Image: dr

D'un point de vue professionnel, quel est votre avis sur la légalisation de la cocaïne?
Les gens ont toujours consommé des substances psychoactives, qu'elles soient interdites ou non. Il y a eu de nombreuses expériences dans l'histoire, comme la prohibition ou l'interdiction du tabac lorsqu'il est arrivé en Europe. Il y a même eu une tentative d'interdire le café. Mais tout cela n'a jamais fonctionné.

«Nous en concluons donc que les interdictions entraînent toujours des dommages plus importants qu'une distribution dirigée et contrôlée»

Vous êtes donc favorable à la légalisation de la cocaïne?
La légalisation est un terme ambigu. Il ne dit rien sur la manière dont la substance doit être mise à disposition des gens. Ce qui signifie simplement que la possession et la consommation de la substance ne sont plus illégales et donc plus punissables. Ce qui est décisif, c'est la manière dont la remise ou la vente de telles substances serait réglementée. Il existe de nombreux leviers. Ils doivent être définis avec précision et ajustés avec précaution.

C'est-à-dire?
On le voit par exemple avec le tabac et l'alcool. Ces substances sont clairement trop peu réglementées en Suisse. On en fait la publicité et les prix sont trop bas. Le lieu, la quantité et la période de disponibilité, le conseil et le type de contrôle lors de la remise jouent également un rôle. Ces mesures de régulation doivent être définies de manière judicieuse pour chaque substance.

Y a-t-il une règle générale? Plus la drogue est dure, plus les mesures doivent être strictes?
Pour toutes les substances, il faut tester quelles mesures ont un sens. Il est difficile de le dire à l'avance. Nous recommandons de démarrer très prudemment de tels projets pilotes et de recherche. Au début, la réglementation devrait être plutôt stricte. Ensuite, on peut voir où l'on peut éventuellement accorder plus de liberté. Car l'expérience le montre: si l'on se lance dans un modèle de réglementation trop libéral, il est difficile de s'adapter à un niveau de réglementation plus strict.

La légalisation ne risque-t-elle pas d'inciter davantage de personnes à consommer de la cocaïne?
Nous savons par d'autres expériences que la consommation de ces substances n'augmente pas de manière significative après la légalisation. C'est ce qu'on a pu observer aux Pays-Bas après l'ouverture des coffee-shops. Autrement dit, ceux qui veulent consommer de la cocaïne le font déjà. Cela s'explique aussi par le marché noir très bien organisé. L'approvisionnement est toujours garanti - notamment parce que le marché est très intéressant pour les dealers en raison des marges élevées.

Quels seraient les avantages d'une distribution contrôlée et légale?
Si la production et la distribution sont contrôlées, nous pouvons vérifier la qualité de la substance et nous assurer qu'elle ne contient pas de substances inutilement nocives pour la santé. C'est un gros problème sur le marché noir. Nous sommes toujours choqués de voir tout ce qui s'y vend. Un autre avantage est que les consommateurs peuvent être conseillés sérieusement sur une utilisation aussi sûre et responsable que possible et que les personnes ayant une consommation à risque peuvent être identifiées à temps et atteintes par des offres thérapeutiques.

Une légalisation limitée à la Suisse fonctionnerait-elle?
Il est difficile de répondre à cette question. Mais je suis convaincu qu'il est nécessaire et judicieux d'acquérir de l'expérience dans le cadre de projets de recherche et de projets pilotes. C'est d'ailleurs par cette voie que le traitement à l'héroïne a été introduit en Suisse.

Traduit et adapté de l'allemand par Anaïs Rey.

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