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Interview

«Pour être écolo, on devrait manger 70% en moins de viande»

Lait d'avoine ou de vache, bananes importées ou tomates sous serre? Se nourrir écologiquement, c’est compliqué. Thomas Nemecek, chercheur à l’institut agricole Agroscope, le sait bien. Voici quelques pistes pour une alimentation durable.
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27.02.2022, 10:3227.02.2022, 10:58
Chiara Stäheli / ch media

Myrtilles, raisins, framboises: au magasin, on trouve tout ce dont on a envie, même au mois de février. Nos envies sont plus fortes que la disponibilité saisonnière et régionale. Mais est-ce vraiment écologique? A quoi ressemble une alimentation durable? Thomas Nemecek a la réponse à ces questions. A 59 ans, il travaille depuis 1992 chez Agroscope. Depuis 20 ans, il établit des écobilans et s'occupe de l'impact de l'agriculture et de l'industrie alimentaire sur l'environnement.

La Société suisse de Nutrition (SSN) recommande un maximum de deux à trois portions de viande par semaine.
La Société suisse de Nutrition (SSN) recommande un maximum de deux à trois portions de viande par semaine.image: KEYSTONE

Comment je peux décider de ce que j’achète comme aliments si je ne sais pas ce qui est le mieux pour l’environnement?
Thomas Nemecek
: Il y a quelques règles à suivre: réduire la consommation de viande, être en général plutôt réticent à consommer des produits d'origine animale et éviter les aliments importés par avion. La saisonnalité et la régionalité des légumes et des fruits sont également importantes. En hiver, il faut en outre éviter les légumes provenant de serres chauffées, car la charge environnementale de ce type de production est énorme. Les produits surgelés sont alors une bonne alternative.

Lors des achats, il faut aussi réfléchir à la quantité dont on a besoin. Ce n'est pas parce que quelque chose est en promotion qu'il faut en acheter trois fois plus. Mais j'admets qu'il est difficile de faire ses courses en étant conscient de l'environnement.

Comment pourrait-on simplifier ce processus écologique?
Nous avons besoin de plus de transparence et de meilleures informations sur l'impact environnemental. Et cela, tout au long de la chaîne d'alimentation, de l'agriculture aux consommateurs en passant par les transformateurs et les distributeurs. Si nous pouvions réaliser concrètement quel aliment a quel impact écologique, les choses pourraient changer. Et pas seulement au niveau de la consommation, mais aussi de la production.

Thomas Nemecek.
Thomas Nemecek.Bild: zvg
Thomas Nemecek
Thomas Nemecek est né en République tchèque et a émigré en Suisse avec sa famille en 1970, il a étudié et soutenu sa thèse d'agronomie à l'EPF de Zurich. Agé aujourd’hui de 59 ans, il travaille pour Agroscope depuis 1992. Depuis 2000, il est directeur adjoint du groupe de recherche sur les bilans écologiques, qui étudie l'impact de l'agriculture et de l'industrie alimentaire sur l'environnement.

Quelles mesures pourraient être mises en place concrètement?
On pourrait par exemple imaginer une application sur mobile dans laquelle les utilisateurs pourraient indiquer quels aspects sont importants pour eux. Le bien-être des animaux, le climat, la biodiversité par exemple. Sur la base de ces priorités, l'application pourrait ensuite indiquer quels produits sont à privilégier.

L'information suffit-elle à modifier le comportement des consommateurs?
Probablement pas, mais elle constitue la condition préalable à une décision d'achat durable. Nous pouvons ainsi accroître la responsabilité individuelle. Les consommateurs doivent également comprendre qu'une alimentation conforme à la pyramide alimentaire est généralement bonne pour l'environnement et pour leur santé.

L’éducation joue également un rôle essentiel. Les enfants devraient apprendre à l'école et à la maison ce à quoi il faut faire attention dans le cadre d'une alimentation variée et équilibrée. Il est également important de ne pas mettre l'accent sur la privation, mais sur l'attractivité des alternatives. Par exemple, si je mange à la cantine et que l’on y propose un menu végétarien créatif, je serai plus enclin à renoncer à la viande.

La pyramide alimentaire.
La pyramide alimentaire.Image: Société suisse de nutrition

En outre, tous les autres acteurs de la chaîne alimentaire, tels que l'agriculture, les transformateurs, le commerce, la restauration et la politique doivent également se remettre en question.

Devrions-nous adopter un régime vegan pour protéger l'environnement?
Une alimentation végétalienne entraîne effectivement une réduction de l'impact environnemental. Mais les aliments d'origine animale ne sont pas simplement polluants. Ils contiennent également de nombreux nutriments. En adoptant une alimentation vegan, il faut alors les remplacer et cela nécessite de prendre certains compléments alimentaires, comme la vitamine B12.

Qu'est-ce qui serait optimal pour la Suisse?
Une étude d'Agroscope a démontré que pour une alimentation qui préserve les ressources et couvre les besoins des individus, nous devons réduire la consommation de viande d'environ 70%. Pour les produits laitiers, la consommation peut rester au niveau actuel.

Les prairies devraient être principalement utilisées pour la production laitière, car les nutriments sont ainsi mieux utilisés que dans la production de viande. On peut traire une vache deux fois par jour, mais on ne peut l'abattre qu'une seule fois. Les sous-produits de l'industrie alimentaire, comme le lactosérum, le gruau ou le son, peuvent être utilisés pour nourrir les volailles et les porcs. Sur les terres agricoles, on cultiverait alors principalement de la nourriture pour l'homme et non du fourrage pour les animaux, comme c'est en partie le cas aujourd'hui.

Nous devrions donc remonter le temps?
Non, les nouvelles technologies nous ont permis d'augmenter massivement les rendements au cours des dernières décennies. Nous pouvons reprendre de nombreuses choses du passé, mais nous pouvons aussi en améliorer. Une chose est sûre: la forte consommation de viande est un phénomène de prospérité.

«Dans de nombreux pays, la consommation de viande est toujours considérée comme un symbole de statut social»

Que faut-il changer en Suisse pour que notre alimentation devienne plus durable?
Nous devons commencer par la consommation et adapter notre alimentation. Nous recommandons ici de suivre les recommandations nutritionnelles de la Société suisse de Nutrition SSN.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement?
Nous devrions par exemple réduire notre consommation de viande à 2 ou 3 portions par semaine. Si tout le monde suivait cette recommandation, cela aurait déjà un grand effet.​

Et à quoi faut-il faire attention au-delà de la consommation?
Les pertes alimentaires et l'impact environnemental doivent être réduits sur toute la ligne, de la production à la consommation en passant par la transformation et le commerce.​

«Pour un bœuf, par exemple, seuls 35% de la carcasse sont utilisés pour la consommation humaine»

Bien sûr, nous ne pouvons pas manger les cornes ou les sabots, mais il y a beaucoup d'abats ou d'autres parties du bœuf que l'on pourrait tout à fait manger. C'était normal pour nos grands-parents.

Nous devons également apprendre qu'il peut arriver qu'un certain type de légume manque dans le magasin. Un maraîcher ne peut pas contrôler la météo, il prévoit alors toujours un peu de réserve pour pouvoir fournir suffisamment de marchandise. Il en résulte souvent qu'il ne peut pas tout vendre: les légumes ne sont pas récoltés et restent dans le champ. L'agriculteur ne peut pas résoudre ce problème seul, cela doit passer par un accord au sein du secteur et par une sensibilisation des consommateurs.

De plus, il est important de rappeler que nous pouvons tout à fait manger des fruits et des légumes présentant de petits défauts.

Quel est l’impact écologique des produits importés?
On dit souvent que les aliments produits localement ou régionalement sont plus durables parce que le transport est plus court. Le facteur transport est en effet indiscutable, il fait la différence. Mais le transport impacte surtout lorsque les légumes et les fruits sont importés par avion. Un concombre importé par avion a proportionnellement plus d'impact sur le bilan écologique que la production de fromage ou de viande.

Pour les fruits, le transport pèse nettement plus lourd dans le bilan écologique que les produits d'origine animale.
Pour les fruits, le transport pèse nettement plus lourd dans le bilan écologique que les produits d'origine animale.image: KEYSTONE

Si viande, viande suisse?
Dans le bilan environnemental, cela revient presque au même si la viande provient de Suisse, d'Allemagne ou de France. Le mode de production est bien plus décisif pour l'environnement. Des études montrent par exemple que le poulet de plein air est moins bon que le poulet issu de l'engraissement intensif en termes d'environnement. Cela s'explique par le fait que le poulet fermier est une race qui grandit plus lentement et qui a donc besoin de plus de nourriture, ce qui a un impact plus important sur l'environnement. C'est un conflit d'objectifs important: l'un est certes meilleur du point de vue du bien-être animal, l'autre du point de vue de l'environnement. Mais il y a aussi d'autres aspects qui sont importants.

Lesquels donc?
Par exemple, si on souhaite soutenir l'agriculture locale et savoir d'où vient le produit. De tels aspects sont également légitimes et doivent être pris en compte. Mais tout de même:​

«On surestime souvent le poids du transport dans le bilan écologique»

A quoi les agriculteurs doivent-ils faire attention s'ils veulent produire de manière plus durable?
Il existe diverses possibilités. Agroscope étudie des méthodes et des technologies permettant d'augmenter l'éco-efficacité de l'agriculture. Cela signifie produire plus avec moins de pertes et moins de ressources. L'agriculture de précision (Precision Farming) en est un exemple: à l'aide d'images prises par des drones, l'agriculteur peut déterminer si les plantes manquent d'éléments nutritifs. D'autres exemples sont la sélection de variétés résistantes ou l'adaptation des aliments au stade de croissance des porcs.​

Que pensez-vous des produits de substitution végétaux, comme la «fausse viande»?
En règle générale, les produits à base de plantes ont un impact environnemental moindre que leurs équivalents animaux. Mais ce n'est pas le cas de tous. La viande d'élevage produite en laboratoire, par exemple, n'est pas encore compétitive en termes d'écobilan. De nombreux produits de substitution sont fortement transformés, ce qui nécessite parfois beaucoup d'énergie. Et pour les boissons de substitution au lait, elles sont loin d'être aussi riches en nutriments que le lait traditionnel. De nombreux nutriments synthétiques sont ajoutés aux boissons de substitution.​

En réalité, au lieu de consommer du «poulet végétal», on pourrait tout simplement manger des petits pois cuits. J'aimerais ajouter quelque chose à ce sujet.

Oui?
En ce qui concerne l’alimentation durable, rien n'est totalement noir ou blanc. Un produit n'est pas bon ou mauvais, il est simplement plus ou moins durable. Pour produire nos aliments, nous utilisons de toute façon la nature. Cela devrait simplement se faire de manière durable et respectueuse de l'environnement. La solution n'est pas l’agriculture extensive, car nous devrions alors importer encore plus de denrées alimentaires. Nous devons vivre avec ces conflits d'objectifs et essayer de les réduire autant que possible.

Traduit de l'allemand par Charlotte Donzallaz

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