Violées sans aucun souvenir: voici comment la justice suisse enquête
Plusieurs affaires similaires ont été révélées coup sur coup à Genève, à Untersiggenthal (AG) et à Zurich. Des hommes sont soupçonnés d'avoir drogué, violé et filmé des femmes de leur entourage proche. Procureure dans le canton de Saint-Gall, Linda Sutter est spécialisée dans les crimes violents et les infractions sexuelles. Elle explique comment les autorités de poursuite pénale enquêtent dans de telles situations, notamment pour identifier des victimes.
Vous formez des procureurs et des policiers aux techniques d'audition. Comment interroger des victimes sur des faits dont elles n'ont que peu de souvenirs, voire aucun?
Linda Sutter: Il faut avant tout veiller à stimuler autant que possible la mémoire, sans l'altérer pour autant. Cela suppose de créer un climat sain et serein, malgré les circonstances difficiles. Car le stress peut bloquer les souvenirs. On fait aussi preuve de patience et d'empathie, on écoute et on pose des questions activement, sans préjugés. Quand la victime ne se souvient vraiment de rien, l'exercice devient très difficile. Il est alors important de se concentrer sur les circonstances périphériques.
Pourriez-vous nous donner un exemple?
Il peut s'agir, par exemple, de signes que la victime a remarqués sur son propre corps. En l'absence de souvenirs des faits, il est essentiel de rassembler rapidement des preuves médico-légales. En cas de soumission chimique, cela doit même intervenir dans les quelques heures qui suivent l'agression. Car l'organisme éliminera ensuite très vite les substances.
Les procédures pénales restent très éprouvantes pour les victimes. Comment en tenez-vous compte?
Dans les procédures portant sur des infractions sexuelles particulièrement graves, tous les droits de protection prévus par la loi s'appliquent. Lors des auditions, la victime peut, par exemple, se faire accompagner par une personne de confiance. On évite également toute rencontre avec le prévenu. Dans le canton de Saint-Gall, seules des personnes spécialement formées mènent les auditions.
Notre objectif est donc de créer des conditions le moins éprouvantes possible.
Et si une victime doute, avant même le début de la procédure, de sa capacité à supporter cette épreuve?
Souvent, elles s'adressent d'abord à un centre de consultation d'aide. Elles y reçoivent des informations et des explications sur le déroulement d'une procédure pénale. En cas de questions, il arrive que ces centres nous téléphonent pour nous les soumettre en amont. C'est une bonne chose: nous pouvons ainsi expliquer concrètement ce qui se passerait. Si une personne s'adressait directement à nous pour une infraction sexuelle, nous serions tenus d'ouvrir une enquête d'office. Les centres d'aide étant soumis au secret professionnel, l'anonymat peut être préservé.
Les victimes doivent-elles regarder les vidéos des agressions pendant la procédure?
Non, ce n'est pas nécessaire. Il appartient aux autorités d'identifier les victimes et le suspect. L'important reste alors de vérifier objectivement tous les indices que peuvent fournir les images. Concrètement, cela consiste entre autres à déterminer le lieu, les éléments visibles à l'arrière-plan et dans quelle mesure on peut les recouper.
Que font les autorités de poursuite pénale pour supprimer ces vidéos d'internet?
Quand nous savons exactement où se trouvent ces contenus interdits, nous essayons de les faire retirer. Mais ils peuvent aussi avoir été téléchargés sur un ordinateur, voire se trouver sur d'autres plateformes dont nous ignorons l'existence. Sur le darknet en particulier, nous avons une grande difficulté à retrouver ces images pour les supprimer définitivement.
Les autorités canadiennes ont publié un appel à témoins avec la photo et le nom d'un homme qui avait drogué, violé et filmé plusieurs femmes. Elles espéraient ainsi retrouver d'autres victimes. Est-ce que cela serait possible en Suisse?
Nous entreprendrions une démarche d'une telle ampleur uniquement après avoir épuisé tous les moyens d'enquête et de recherche de la police. Il faudrait en outre respecter la présomption d'innocence et protéger autant que possible les droits de la personnalité.
Un appel de ce genre a-t-il déjà été lancé en Suisse dans une affaire similaire?
Pas à ma connaissance. En principe, un appel à témoins vise à identifier - avec le concours de la population - une personne soupçonnée d'une infraction. Ou à faire la lumière sur le déroulement des faits. Il ne sert pas à retrouver d'autres victimes potentielles.
Nous dépendons par conséquent des dépôts de plainte.
Mais que se passe-t-il pour des vidéos qui montreraient plusieurs femmes inconscientes?
La police dispose alors de différents moyens d'enquête. Elle peut notamment chercher à retrouver les personnes avec lesquelles le suspect est ou a été en contact. Il faut aussi avoir conscience qu'un appel destiné à retrouver d'éventuelles victimes risque de les exposer publiquement contre leur gré. A l'inverse, il arrive régulièrement que d'autres se manifestent et portent plainte après avoir pris connaissance d'une affaire dans les médias. Dans une certaine mesure, nous pouvons favoriser cette réaction en diffusant un communiqué de presse adapté.
Les autorités suisses compétentes disposent-elles de moyens suffisants pour démanteler les réseaux de criminels qui partagent des vidéos de viols et de soumission chimique?
Elles disposent, en principe, de bons outils techniques et juridiques. Mais ce type d'enquête demande beaucoup de temps et, parfois, des compétences spécialisées. Cela nécessite des ressources humaines et financières qui s'avèrent souvent limitées.
Dans le cadre du projet Medusa d'Europol, plusieurs pays enquêtent ensemble sur ces réseaux. Qu'apporterait une participation suisse aux autorités helvétiques?
Je suppose qu'elle leur permettrait d'accéder à des groupes de discussion clandestins et à des données internationales. Dans le meilleur des cas, cela permettrait de démasquer plus tôt des suspects suisses actifs sur internet et d'identifier et de localiser plus rapidement les victimes. Pour cela, il faudrait en parallèle un renforcement de la coopération intercantonale, afin d'éviter les doublons. Pour ce type d'infractions, la collaboration est essentielle non seulement entre les pays, mais aussi à l'échelon inférieur. Or, nos structures fédérales ne nous facilitent pas la tâche.
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
