«Un homme m’a proposé sa collection de vidéos de viols»
L'affaire Gisèle Pelicot a attiré l'attention du monde entier sur un type de crime dont presque personne n'avait entendu parler auparavant. Des hommes qui, souvent pendant des années, endorment leurs partenaires, abusent d’elles et partagent les vidéos de leurs actes avec d’autres hommes au sein de groupes en ligne. Des enquêtes menées aux Etats-Unis, en Allemagne et au Canada montrent que, dans ces réseaux, des dizaines de milliers d’hommes à travers le monde échangent des informations sur leurs forfaits, se donnent des conseils et font le commerce de ces vidéos.
Il a fallu deux cas survenus en Argovie – celui d'Untersiggenthal et un autre dans le district de Zurzach (un homme de 29 ans accusé d'abus sexuels dans plusieurs affaires) – pour que la chose apparaissent clairement: ce phénomène n'est ni abstrait ni lointain. Cela se produit aussi ici.
Avery Haines a été l'une des premières journalistes à se pencher sur ce sujet. Elle a passé des mois à infiltrer ces réseaux et a discuté avec des dizaines d'hommes sous une fausse identité. Dans son pays natal, le Canada, deux hommes ont été arrêtés grâce à son enquête primée intitulée «Sleeping with the Enemy» (Dormir avec l'ennemi). L'un d'eux, Bryan Hayward, a plaidé coupable, en juin, d'avoir drogué et violé sept femmes.
Les pistes suivies par la journaliste d'investigation mènent jusqu'en Suisse. Jusqu'à un coupable qu'elle appelle «Henri». Pour la première fois, elle partage ses découvertes avec un média suisse.
Comment avez-vous découvert Henri?
Avery Haines: Alors que je faisais des recherches sur Bryan Hayward sur un réseau social, j’ai remarqué un profil qui commentait ses vidéos. Henri se considérait comme un cinéaste et donnait des conseils sur la manière de mettre en scène de manière plus créative des vidéos de viols. J’ai consulté son profil. On y trouvait des dizaines de vidéos montrant une femme qui semblait inconsciente.
Comment l’avez-vous contacté?
Je lui ai écrit, j’ai fait l’éloge de ses vidéos et j’ai prétendu chercher un mentor. Il m’a répondu qu’il était trop risqué de discuter sur un site porno accessible au public et m’a donné une adresse sur un service de messagerie cryptée. C’est ainsi que nous sommes devenus des «correspondants» et que nous avons échangé des dizaines d’e-mails. Ses messages révélaient une déshumanisation extrême de la femme – en l’occurrence, de sa propre épouse. Il écrivait à quel point cela lui faisait plaisir de la transformer en «jouet».
Comment procédait-il pour violer?
Au début, il endormait sa femme à l'aide d'un produit avant chaque agression. Plus tard, il a usé de procédés nettement plus invasifs, pour qu'elle reste inconsciente pendant les viols. Je m’inquiétais beaucoup pour sa sécurité. Il affirmait également avoir fait la même chose avec d’autres femmes pendant plus de vingt ans, et qu’aucune d’entre elles n’en avait subi de séquelles par la suite. Il m’a donné des instructions très précises et radicales sur la manière d’endormir une femme. Je savais que je devais découvrir qui était cet homme.
Comment y êtes-vous parvenue?
Je lui ai donné plus d'informations sur moi et lui ai dit que je vivais au Canada.
Puis, il m'a également donné son prénom et m'a indiqué, de manière approximative, quel métier il exerçait. J’ai saisi ces informations sur LinkedIn et je suis tombé sur un nom. J’ai fait une recherche sur YouTube avec ce nom et j’ai trouvé une vidéo de mariage. C’est là que j’ai reconnu la mariée comme étant la femme que j’avais vue auparavant, inconsciente, dans ses vidéos. J’ai transmis ces informations à la police compétente de Genève.
Que s'est-il passé ensuite?
La police m'a immédiatement contactée, et je lui ai transmis les informations le concernant, ainsi que l'historique de nos échanges par e-mail. Après cela, je n'ai plus eu de nouvelles pendant longtemps. Comme il ne m'écrivait plus d'e-mails et ne publiait plus de nouvelles vidéos, j'ai supposé qu'il avait été arrêté. Quelques mois plus tard, la police m'a confirmé son arrestation.
Avez-vous eu des contacts avec la victime?
J’ai essayé par la suite de la contacter. Il y a quelques mois, nous avons enfin pu nous entretenir en toute confidentialité. Cela m’a permis de prendre conscience d’une chose: les femmes comme Gisèle Pelicot et celles de l’affaire d'Untersiggenthal en Suisse, qui osent se montrer en public, font preuve d’un courage incroyable. Mais nous devons aussi comprendre que toutes les victimes ne peuvent pas suivre cette voie. Certaines souhaitent pouvoir guérir dans l’intimité. Et il n’y a là rien de honteux.
Henri est en détention préventive
En Suisse, on ne publie presque jamais d’informations permettant d’identifier l’auteur d’un crime pendant une enquête. Au Canada, c’est différent. Peu après l’arrestation de Bryan Hayward, les autorités ont lancé un appel à témoins en diffusant sa photo et son nom. A juste titre?
La police soupçonnait l’existence d’autres victimes. A ce jour, 14 femmes accusent Hayward d’abus sexuels; il a plaidé coupable pour sept d’entre elles en juin. Il comparaîtra à nouveau devant le tribunal à l’automne. Un deuxième homme a également été arrêté avec Hayward pour un viol collectif présumé.
Il ne s’agit pas de clouer quelqu’un au pilori. Mais plutôt de reconnaître qu’au moment d’une arrestation, il peut y avoir depuis longtemps de nombreuses autres victimes. Les autorités ont la responsabilité de les rechercher. Beaucoup de femmes ne savent pas qu’elles ont été victimes d’un délit.
Y a-t-il un domaine dans lequel la Suisse s'en sort mieux que le Canada?
Je trouve très intéressante la décision du parquet argovien de retenir également le chef d’accusation de tentative d’homicide dans l’affaire d'Untersiggenthal. Les procureurs canadiens devraient envisager des chefs d’accusation similaires. En effet, dans les vidéos que j’ai visionnées, des femmes ont souffert à plusieurs reprises d’une détresse respiratoire extrême.
Henri et Bryan Hayward font partie d’une communauté en ligne plus large. Comment les avez-vous découverts?
Peu après que Gisèle Pelicot eut rendu son affaire publique, une femme m’a contactée sur les réseaux sociaux. Elle m’a raconté qu’elle avait vécu une expérience similaire. Je voulais découvrir qui étaient ces hommes.
Etait-ce difficile d'intégrer ces groupes?
Non. C’est justement ce qui est le plus effrayant. Je n’ai même pas eu besoin d’aller sur le darknet. Ces hommes se sentaient tellement en sécurité et étaient tellement effrontés qu’ils ne se dissimulaient souvent même pas dans les vidéos. Les visages des femmes étaient presque toujours clairement reconnaissables. La seule précaution qu’ils ont prise a été de développer une sorte de langage secret. D’autres hommes, familiers avec ce langage, peuvent ainsi trouver les vidéos.
Par exemple?
Ils utilisent des hashtags spécifiques qui leur permettent de contourner les blocages mis en place par les sites eux-mêmes. Certains sites pornographiques filtrent des mots tels que «viol», «inconsciente» ou «droguée». Si l’on connaît les termes alternatifs, les vidéos restent faciles à trouver.
Je l’ai achetée en bitcoins pour l’équivalent de 30 francs suisses. Le dossier – qu’ils appellent «packs» – contenait plus de 3000 vidéos de femmes inconscientes. Elles sont collectionnées et échangées.
Qu’est-ce qui vous a le plus étonnée sur ces plateformes?
La haine. Je n’oublierai jamais à quel point ces hommes haïssaient leurs propres femmes et petites amies. Une partie de leur plaisir venait du fait de savoir que, le lendemain matin, ces femmes ne se souviendraient plus de ce qu’ils leur avaient fait subir pendant la nuit.
Souvent, il ne s’agit pas d’avoir des rapports sexuels avec des femmes. A mon avis, même le viol d’une femme inconsciente n’était pas au premier plan. Il s’agissait d’avilir, d’humilier et de torturer ces femmes.
Sur quoi vous basez-vous pour affirmer cela?
Il était très clair qu’une partie de leur plaisir consistait à partager leurs expériences entre eux et à se moquer des femmes. A dire à quel point celles-ci seraient naïves et stupides. Mais la communauté qui s’est formée sur ces plateformes va au-delà de la simple vantardise.
La manipulation est également un sujet récurrent. Comment ils font croire à leurs femmes qu'elles se font des idées lorsque celles-ci se plaignent le matin d’une sensation étrange ou de blessures.
Comment avez-vous géré ces informations?
Le plus difficile pour moi a été d’être en contact avec des hommes qui me parlaient de leurs projets. Savoir ce qu’ils avaient l’intention de faire, puis voir les enregistrements de leurs actes. Cela m’a beaucoup bouleversée.
Vous avez contacté plusieurs victimes. Comment ont-elles réagi?
Nous avons appelé Mélanie une femme qui apparaît également dans mon reportage. A l’âge de 17 ans, elle a été violée par son petit ami. Il l’avait persuadée d’avaler ce qu’il lui avait présenté comme des pilules amaigrissantes. En réalité, il s’agissait de gouttes soporifiques. Elle n’en savait rien jusqu’à récemment. Elle s’est sentie incroyablement trahie. Mélanie est d’ailleurs une sorte de légende au sein de cette communauté. Partout dans le monde, des hommes partagent et célèbrent ses vidéos. A cela s’ajoute une fausse histoire à son sujet, qui a également été diffusée en ligne. Des membres de ces groupes ont découvert où Mélanie habite et où elle travaille.
Votre enquête a conduit à l'arrestation de l'agresseur de Mélanie, Bryan Hayward. Comment cela s'est-il passé?
Sur ces réseaux, je me concentrais sur les agresseurs canadiens, car je vis au Canada. Sur un site pornographique, j'ai découvert un compte dont l'image de profil était le drapeau canadien. L'homme derrière ce compte possédait des vidéos montrant des dizaines de femmes qui, selon moi, étaient clairement inconscientes. Les vidéos contenaient également des indices suggérant qu’il réalisait ces enregistrements afin d’accéder à des groupes privés sur Telegram où ce type de vidéos est partagé.
De quelles indices s'agit-il?
L'une des conditions pour être admis dans ces groupes très fermés est de publier une vidéo d'une femme inconsciente, sur le ventre de laquelle est posé un panneau indiquant le nom du groupe Telegram concerné. Cet homme avait de telles vidéos sur son profil. Je le sais, car on m'a moi-même demandé d'en faire de même.
L'avez-vous fait?
Non. Je sais que des journalistes d'investigation en Allemagne l'ont fait. Mais je ne me sentais pas à l'aise à l'idée de reproduire une telle vidéo. Ce n'était d'ailleurs pas nécessaire. Il y a déjà tant d’informations accessibles au public.
Il avait également des liens vers un site fétichiste sur son profil. Cela m’a permis de découvrir assez facilement qui il était: un homme de 37 ans originaire de Hamilton, en Ontario, qui s’appelle Bryan Hayward. J’ai contacté la police au Canada. Une semaine et demie plus tard, il a été arrêté.
Qu’est-ce qui doit changer dans la manière dont les autorités traitent ces crimes?
Il n’existe pratiquement aucune étude sur la fréquence de ces actes. En tout cas, je n’en ai trouvé aucune. J’espère donc qu’avec la prise de conscience croissante de ces crimes, nous commencerons également à chercher à comprendre d’où vient ce besoin. C'est peut-être naïf, mais j'aimerais qu'une condamnation dans de tels cas n'entraîne pas uniquement une peine de prison. Les auteurs condamnés devraient également faire l'objet d'une expertise psychiatrique. Nous devons déterminer s'il existe des points communs, des schémas récurrents.
Y a-t-il des signaux d'alerte chez les femmes que vous avez pu recenser au cours de vos recherches?
Il y en a beaucoup. Par exemple, lorsqu'on s'endort anormalement vite sans raison apparente. Souvent, après une ivresse, le compagnon ou le mari dit: «Tu as tout simplement trop bu.»
Il en va de même lorsque l’on se sent extrêmement groggy le lendemain matin sans raison apparente. Il peut également être suspect que le partenaire tente d’expliquer de manière excessivement détaillée pourquoi on se sent si mal le lendemain matin.
Votre enquête est-elle terminée?
Non. L’une des conséquences de notre enquête me préoccupe encore aujourd’hui: je reçois d’innombrables messages de femmes qui craignent que leur propre partenaire ne leur fasse subir ce genre de choses. Cette peur à elle seule est terrifiante. Imaginez devoir vivre avec cette pensée. Certaines femmes me demandent même d’effectuer une recherche d’images inversée avec leur visage pour savoir si des vidéos d’elles circulent sur ces réseaux.
Ce n’est qu’après le décès de son mari qu’elle a fouillé ses affaires personnelles, poussée par un pressentiment, et qu’elle a découvert qu’il l’avait maltraitée de cette manière pendant des années.
Son mari de longue date, donc.
C’est exactement ce que nous a montré l’affaire Gisèle Pelicot. Regardez les photos des hommes qui avaient été inculpés à l’époque. On dirait des voisins comme les autres. Des hommes tout à fait ordinaires. Les monstres dont nous avons peur ne se cachent pas sous le lit. Ils y sont allongés.
(Avec la collaboration von Julian Spörri, trad. amn)
