Elle pousse ces Romandes à briser le silence: «Parler est une arme»
Tout a commencé sur le terrain. A l'époque, Madeleine Braulin est journaliste pour une télévision régionale de l'arc jurassien. Elle couvre l'actualité politique et les questions d'égalité. Son constat? Une majorité de femmes n'osent pas s'exprimer lorsqu'on leur donne la parole. «Elles ne se sentaient pas légitimes de parler de sujets politiques ni en sécurité lorsqu'elles devaient raconter les violences qu'elles avaient subies», explique la vaudoise d'origine, installée dans le Jura depuis plusieurs années.
Face à cette réalité qui la frustre, une idée émerge: fonder un média qui leur donne uniquement la parole. Madeleine Braulin commence à ébruiter son concept: «La mentalité dans la région est encore un peu rustre, du coup, en réponse, il existe une réelle solidarité entre les femmes de l'arc jurassien», souligne-t-elle. Les choses se mettent donc en place très facilement.
Rapidement, elles sont de plus en plus nombreuses à s'intéresser à son projet, à donner des idées, à s'investir. Au fil des discussions, un sujet revient majoritairement sur la table: les violences, souvent sexuelles, faites aux femmes. La journaliste décide alors de changer de trajectoire et de créer une association, baptisée La Crevette. Objectif? Libérer la parole. La machine se met en marche. Nous sommes fin 2024-début 2025.
Terreau fertile
Six femmes sont d'accord de s'exprimer face caméra dans Sortir du Silence, une série de six vidéos diffusées en 2026. La première est sortie le 23 février. Si les protagonistes sont majoritairement des victimes de violences sexuelles, la sœur de Mélanie, poignardée par son ex-conjoint en 2019 à Courfaivre, a aussi accepté de participer. Madeleine Braulin confie:
Une question se pose toutefois: comment se fait-il que dans cette région – décrite comme «un petit village où tout le monde se connaît» par Madeleine Braulin –, les femmes aient le courage de témoigner publiquement? «Il y avait un terreau fertile», répond la Romande.
Un contexte favorable auquel s'ajoutent des dénonciations de plus en plus fréquentes sur les réseaux sociaux – le compte Instagram Offensive contre les féminicides est cité en exemple. Rappelons également que les autorités fédérales se sont récemment emparées de la thématique des violences à l'encontre des femmes. En novembre 2025 d'ailleurs, une campagne de sensibilisation nationale a été lancée par Elisabeth Baume-Schneider.
Raconter l'après
Et puis, surtout, la narration ne se focalise pas sur l'agression. La vie d'après est au cœur du récit: une période de solitude durant laquelle les victimes prennent conscience de ce qu'il leur est arrivé. «C'était trop difficile pour elles de parler des faits, souligne Madeleine Braulin. "Un viol est un viol. Je n'ai pas besoin de le raconter", me disaient-elles.»
Ainsi, dans le premier épisode, Laura mentionne son viol à l'âge de 16 ans sous GHB, mais se concentre principalement sur son long combat de reconstruction, débuté après avoir gagné le procès en 2005.
Par le passé, de tels témoignages auraient valu aux protagonistes d'être cataloguées comme «celles qui ont parlé». Aujourd'hui, cette image se fissure, dans un canton qui était tout de même avant-gardiste en matière de droit des femmes, rappelle Madeleine Braulin. En effet, le premier bureau de l'égalité en Suisse a vu le jour dans le Jura. Et de poursuivre:
A l'heure actuelle, La Crevette n'a pas de visée politique. L'agenda 2026 s'annonce déjà chargé. «Parler permet de se reconstruire, de revenir plus forte et de faire de cette force une arme», conclut avec satisfaction la Romande. Rendez-vous donc au prochain épisode, diffusé le 20 avril sur YouTube.
