«Notre présence est certes illégale, mais elle est légitime»
Marilou s’est confectionné une cagoule qui lui donne l’air d’un personnage à tête d’animal de la saga Star Wars. La jeune femme de 22 ans ne veut pas apparaître visage découvert dans les médias. Elle le reconnaît elle-même:
Ce vendredi matin, les occupants des anciens abattoirs de Serrières sont sous le coup d’un ultimatum posé par la Ville de Neuchâtel, propriétaire du bâtiment et du terrain alentour. Ils devaient avoir quitté les lieux ce vendredi à 17 heures. «On reste», ont-ils fait savoir la veille sur leur compte Instagram, engageant l’épreuve de force une semaine après avoir investi cette friche en lisière d’autoroute, parfait décor d’underground urbain.
«Trois ou quatre tentes et des hamacs»
Dans la cour au sol caillouteux, ils ont installé des tables longues et des bancs. Aux murs défraîchis, ils ont accroché un drapeau palestinien, ainsi que quatre banderoles comprenant chacune un mot: «Ouverture», «Espace», «Culturel», «Autogéré».
Ils disent ne pas s’aventurer à l’intérieur des abattoirs désaffectés, réputés pollués et dangereux depuis leur fermeture il y a plus de trente ans, en 1994. Soustraits à la vue des visiteurs, «trois ou quatre tentes et des hamacs» font office d’hébergement nocturne en plein air. De quoi assurer une veille H24 et démontrer sa détermination aux pouvoirs publics.
Le «projet»
Pendant qu’Albert de Montmollin, un «pseudo» emprunté à l’aristocratie neuchâteloise, pèle des dizaines de pommes de terre pour les rösti du midi, Marilou explique le «projet» associé à cette occupation façon ZAD, en attendant mieux, espère-t-elle.
Un numéro de téléphone portable français figure sur un post Instagram publié pas les occupants. «C'est un numéro français que nous nous sommes procuré, parce qu'en Suisse, il n'est pas possible d'en avoir un sans fournir une identité», rapporte Marilou.
«Le NIFFF nous soutient»
Les occupants – une centaine en tout, une trentaine se relaieraient quotidiennement, selon les informations fournies – ont lancé une pétition pour demander du soutien. Elle aurait recueilli plus de 800 signatures. Des acteurs culturels de la région, la Ligue d’improvisation neuchâteloise et le NIFFF, le Festival international de film fantastique de Neuchâtel, entre autres, ont donné leur appui, indique Marilou. La vingtenaire engagée fait elle-même de la photographie et du cinéma, dont un long-métrage actuellement en préparation, «un docu-fiction sur des mouvements sociaux et environnementaux».
Les autorités de la Ville ont indiqué aux squatteurs de Serrières être disposées à discuter de leur projet de centre culturel autogéré, mais à la condition qu’ils s’en aillent. Eux ne veulent pas se replier sur des structures existantes comme la Villa Béthanie, située à Serrières aussi. «La Villa Béthanie héberge des artistes en résidence, ce n’est pas ce que nous souhaitons faire», rétorque Marilou. Les occupants des anciens abattoirs sont prêts à mettre la main à la pâte à titre bénévole pour rendre l'endroit à nouveau habitable et «accueillant pour des artistes vivant dans des conditions précaires», souligne Marilou.
«La nourriture est ce qu’il y a de plus précieux pour réunir les gens», affirme Albert de Montmollin, tout en épluchant ses pommes de terre – aux abattoirs, on mange végane.
Casquette sur la tête, le regard bleu, Albert de Montmollin, 32 ans, veut bien être photographié de face. «Ça m’est égal», fait-il. Ce Neuchâtelois affirme avoir deux projets retenus par les organisateurs de «La Chaux-de-Fonds, capitale culturelle suisse 2027». L’un consiste à «faire partager des gens à un récit commun de création». «Nous sommes allés pour cela dans un home et dans une école», indique-t-il, ajoutant ne rien pouvoir dire encore de l’autre projet.
Des propos pleins d’idéal, Albert de Montmollin cite en exemple de lutte le mouvement espagnol des Indignés, apparue en 2011 et qui avait ouvert la voie de la mairie de Barcelone à Ada Colau, militante anti-expulsions, un «modèle qui m'inspire», confie le jeune trentenaire.
La Ville de Neuchâtel maintient son ultimatum
Ce vendredi après-midi, la Ville a fait connaître sa position aux occupants, transmise à watson par téléphone. En substance, l’exécutif neuchâtelois «regrette» que ces derniers « n’aient pas saisi l’offre de dialogue qui leur avait été faite de discuter de leur projet», étant entendu que les anciens abattoirs, qui doivent être détruits cet automne, «ne sont pas adaptés » à ce que veulent en faire les occupants. «Le délai fixé à 17 heures pour quitter les lieux est maintenu», indique le porte-parole de la Ville, Emmanuel Gehrig.
Juliette, 28 ans, rencontrée la matinée dans la cour des anciens abattoirs de Serrières, estimait que « Neuchâtel n’est pas une ville de gauche », bien que ce camp y soit majoritaire.
Le ministère public fera-t-il intervenir la police pour exécuter l’ultimatum de la municipalité? Ce matin, Albert de Montmollin espérait que le contexte des mobilisations anti-G7 à Genève et du festival open air Festi’Neuch qui se tient en ce moment dans le chef-lieu cantonal, dissuaderait la police de faire parler la force.
