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Médicament

Pénurie de médicaments: Sandoz agrandit son laboratoire

Cette usine stratégique est censée palier la pénurie de médicaments en Europe

Les antibiotiques, essentiels pour sauver des vies, se font actuellement rares. Dans ce contexte, le groupe suisse de génériques Sandoz a intensifié sa production pour répondre à la demande croissante. Une visite au cœur de la dernière usine de pénicilline en Europe révèle les efforts déployés pour maintenir un approvisionnement vital en médicaments.
14.04.2024, 19:01
Pascal Michel, Kundl / ch media
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Les pionniers de la production européenne de pénicilline n'avaient pas la tâche facile. Après la Seconde Guerre mondiale, sous la direction d'un officier d'occupation français, ils ont entrepris la transformation d'une brasserie désaffectée en usine d'antibiotiques à Kundl, en Autriche. Ils ont dû composer avec les ressources limitées disponibles dans un pays dévasté après la fin de la guerre.

Grâce à l'automatisation, la capacité de production a augmenté de 20 % chez Sandoz à Kundl.
Grâce à l'automatisation, la capacité de production a augmenté de 20 % chez Sandoz à Kundl.Image: Sandoz

L'équipe, formée de militaires et d'employés de la brasserie locale, a ingénieusement utilisé des moteurs de chars hors service pour la ventilation, réaménagé les réservoirs de carburant du V2, «l'arme miracle» supposée d'Hitler, en récipients pour liquides, et récupéré des conduites d'un café d'Innsbruck bombardé.

L'objectif était clair : au lieu de produire de la bière, l'usine de Kundl visait désormais à fabriquer de la pénicilline salvatrice pour combattre les maladies mortelles de l'époque telles que la diphtérie, la tuberculose ou la scarlatine. Cette initiative faisait suite à la découverte, une vingtaine d'années auparavant, par le Britannique Alexander Fleming, de la capacité d'une moisissure spécifique à produire une substance antibactérienne. Il s'agissait du champignon Penicillium chrysogenum, sur lequel l'industrie pharmaceutique continue de miser.

Du champignon à son emballage

Aujourd'hui, sur le vaste site de production de Kundl, plus rien ne témoigne de ces débuts modestes et improvisés. L'ancien bâtiment de la brasserie a été remplacé, laissant place à une usine d'antibiotiques ultramoderne, nichée à l'ombre des montagnes tyroliennes. Il s'agit de la dernière usine entièrement intégrée en Europe.

Ce qui signifie que dans la vallée inférieure de l'Inn au Tyrol, les antibiotiques sont fabriqués de A à Z, de la culture du champignon pénicilline à l'emballage et à l'expédition, en passant par l'extraction du principe actif. C'est d'ici que le fabricant de génériques bâlois Sandoz, exploitant le site, couvre environ 60% de la demande mondiale.

Vue sur l'usine de pénicilline de Kundl.
Vue sur l'usine de pénicilline de Kundl.Image: Sandoz

Les proportions du processus de fabrication sont impressionnantes. Au lieu d'être conservé comme auparavant dans des réservoirs de fusées désaffectées, le champignon de la pénicilline est maintenant cultivé dans des cuves en acier de 15 mètres de haut, d'une capacité de 250 000 litres.

Dans ce processus, la pénicilline tant convoitée est fabriquée à partir de sucre, d'azote, d'oxygène et de quelques substances nutritives secrètes. Après la fermentation, une bouillie est obtenue, puis transformée en une poudre blanche, pressée en comprimés ou en granulés dans des flacons.

Un engagement en faveur de Kundl grâce à l'aide de l'Etat

Jusqu'à présent, Sandoz produisait 200 millions d'emballages par an à Kundl. Récemment, le groupe pharmaceutique a augmenté sa capacité de 40 millions. Pour les médicaments effervescents, dont les enfants ont par exemple besoin en cas d'otite, la quantité a même doublé. Cette expansion a été rendue possible grâce à l'inauguration mi-mars d'une nouvelle installation de remplissage de 3000 mètres carrés. Le coût de cette expansion s'est élevé à 50 millions d'euros.

Un rare coup d'œil à l'intérieur de la nouvelle installation révèle le haut degré d'automatisation de la production industrielle de pénicilline. Un robot est impliqué dans presque chaque étape du processus, que ce soit la presse à comprimés, l'enrobage des films ou la ligne de conditionnement. Les bras robotisés effectuent leur tâche avec une précision inlassable. C'est cette machinerie parfaitement synchronisée qui permet à un milliard de comprimés supplémentaires de quitter la nouvelle installation chaque année.

Cependant, Sandoz n'a pas réalisé seul cet investissement de 200 millions d'euros. Le gouvernement autrichien et le Land du Tyrol ont contribué à hauteur de 50 millions d'euros. Cet argent a été investi dans l'extension de la production de substances actives, étape clé où le champignon joue un rôle central. Sandoz a mis en service ces installations dès l'automne dernier. En revanche, la nouvelle installation de remplissage a été financée entièrement par Sandoz sur ses propres fonds.

Avec plus de 2000 emplois, le site de Kundl est crucial non seulement pour la région du Tyrol, mais aussi pour l'ensemble de l'Autriche. Lors de la cérémonie d'inauguration, le ministre autrichien de l'Économie, Martin Kocher, et le président de Sandoz, Gilbert Ghostine, ont tous deux souligné son importance. Devant la presse européenne, ils ont affirmé que Kundl demeurerait le dernier bastion de la production européenne d'antibiotiques, garantissant ainsi l'indépendance face à la concurrence asiatique.

Cette déclaration survient alors que l'ancienne maison mère, Novartis, envisageait de délocaliser la production de principes actifs en Extrême-Orient avant la pandémie.

Un gain d'efficacité fabuleux

Installée en marge de la cérémonie d'ouverture, Rebecca Guntern savoure un espresso. En tant que directrice européenne de Sandoz, cette Valaisanne affiche un enthousiasme sincère lorsqu'elle évoque la pénicilline et son rôle crucial dans la médecine moderne.

«Il y a deux découvertes qui ont considérablement augmenté notre espérance de vie: les vaccins et la pénicilline», explique Guntern. En effet, avant la découverte de la pénicilline, les gens mouraient environ 20 ans plus tôt qu'aujourd'hui, souvent à cause d'infections telles que la pneumonie ou la septicémie.

Rebecca Guntern, directrice européenne de Sandoz.
Rebecca Guntern, directrice européenne de Sandoz.Image: Sandoz

Cependant, le chemin entre les débuts expérimentaux et la production industrielle a été long. La première pénicilline produite à Kundl était fragile: elle ne pouvait être administrée que par voie intraveineuse, car l'acide gastrique l'aurait détruite en cas de prise orale. Une invention tyrolienne a permis de remédier à cette situation: en 1952, le chimiste Ernst Brandl a découvert la pénicilline dite stable à l'acide, posant ainsi la première pierre de la production de comprimés.

«Cela a été largement salué à l'échelle mondiale, car cela a considérablement simplifié la prise d'antibiotiques»
Rebecca Guntern

Au fil des années, d'autres améliorations ont été apportées, telles que la culture d'un champignon pénicilline de plus en plus efficace. La capacité de production a ainsi augmenté de 2700% au cours des dernières décennies.

Malgré ce succès, les médicaments contenant la principale substance active de la pénicilline, l'amoxicilline, sont actuellement rares, même en Suisse. Cette pénurie s'explique par plusieurs raisons. Tout d'abord, il y a le prix: une boîte coûte souvent moins cher qu'un paquet de M&M's au kiosque. L'industrie se plaint depuis longtemps qu'à de tels prix, il n'est plus viable de produire des antibiotiques qui sauvent des vies tout en couvrant les coûts. La baisse des prix a incité ces dernières années les concurrents de Sandoz à retirer leurs antibiotiques du marché ou à délocaliser en Asie les étapes de travail gourmandes en énergie, telles que la fermentation.

Un deuxième facteur a encore accentué la pénurie. Après la pandémie, la demande d'antibiotiques a explosé. Lorsque l'obligation de porter un masque a été levée, les agents pathogènes bactériens ont proliféré. Sandoz en a directement ressenti les effets. Entre 2020 et 2023, le nombre d'emballages vendus en Suisse a augmenté de 50% pour atteindre plus de 5 millions d'unités. Un tiers de cette quantité a été fourni par Sandoz. La pénurie a été encore aggravée par le fait qu'il y a de moins en moins d'autres fabricants capables de répondre à l'augmentation de la demande.

Baisse des prix

La capacité de production supplémentaire de Kundl permet-elle d'atténuer la crise d'approvisionnement en Suisse? Après tout, une grande partie des antibiotiques Sandoz vendus dans le pays provient de l'usine autrichienne. «C'est certainement un premier pas», déclare Rebecca Guntern. Cependant, elle ne veut rien promettre. Elle souligne que d'autres mesures sont nécessaires pour rendre la production d'antibiotiques plus attrayante à long terme. La Valaisanne propose par exemple l'instauration d'un prix minimum, associé à un indice de renchérissement.

Jusqu'à présent, les prix des médicaments non brevetés ne connaissent qu'une seule direction: la baisse. L'Office fédéral de la santé publique fixe les prix des médicaments et les réduit régulièrement, même pour les préparations qui sont déjà relativement bon marché. Alors que d'autres entreprises pouvaient par exemple répercuter directement la hausse des coûts de l'énergie sur leurs clients, les fournisseurs de génériques étaient contraints de rester passifs. Les marges ont donc fondu comme neige au soleil.

«Il est essentiel de redonner de la valeur aux antibiotiques qui sauvent des vies», déclare Guntern. Elle perçoit néanmoins un changement de mentalité au sein du Conseil fédéral et des autorités. Le prix des médicaments est également un sujet de discussion au Parlement, qui envisage actuellement la possibilité de ne pas réduire les prix des médicaments bon marché.

Le champignon préfère encore le lactose au sucre

Au début, à Kundl, se trouvait une brasserie désaffectée. Elle a été adaptée à la production de pénicilline, car la fermentation joue un rôle central dans les deux processus. D'une certaine manière, l'histoire se répète. Lorsque les prix du sucre ont grimpé en flèche à la suite de la guerre en Ukraine, les experts de Sandoz ont recherché une alternative pour nourrir leur moisissure. Ils ont trouvé la solution dans la région, comme il y a 77 ans. Depuis lors, une laiterie voisine fournit du lactose, un sous-produit de la production de fromage. Il s'est avéré que cela convenait encore mieux au champignon de la pénicilline que le sucre traditionnel.

Traduit et adapté par Noëline Flippe

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