«Les orages, c'est comme du pop-corn», estime cet expert météo
Les vagues de chaleur se succèdent cet été et nombreuses sont les personnes qui attendent la pluie et les orages avec impatience. Leur déception a été d'autant plus grande ces dernières semaines que des changements de temps annoncés ne se sont finalement pas produits.
Gaudenz Flury, responsable de SRF Météo depuis le mois de juin, explique pourquoi les orages et les précipitations sont si difficiles à prévoir à l’échelle locale. Il évoque également les limites des applications météo et les réactions de téléspectateurs mécontents.
Une mise en garde avait été émise dès le printemps contre un «été caniculaire». Cette prévision à long terme semble s’être confirmée. Qu'en pensez-vous?
Gaudenz Flury: Il faut examiner ce qui avait réellement été prévu. Si le modèle annonce seulement qu’il fera plus chaud que la moyenne, cela ne suffit pas à en faire un été caniculaire. C’est désormais la normalité. La question décisive est la suivante: le modèle avait-il prévu cette chaleur extrême?
Les modèles à long terme sont-ils donc inutiles?
Non. Ils ne sont pas mauvais pour dégager une tendance, mais ils ne sont d’aucune utilité pour planifier concrètement votre été. L’été dernier, par exemple, a été dans son ensemble beaucoup plus chaud que la normale mais, comme il a fait frais et qu’il a plu pendant trois semaines, certaines personnes l’ont perçu comme un été pourri.
L'été 2026 surpasse l'été 2003
A quel point l’été 2026 est-il exceptionnel par rapport à 2003, qui avait déjà été marqué par la canicule?
L’été 2026 dépasse celui de 2003 dans la très grande majorité des domaines, mais pas en ce qui concerne la température la plus élevée jamais mesurée en Suisse. De nouveaux records ont cependant été enregistrés presque partout au nord des Alpes, avec notamment 39,7 degrés à Bâle. Nous avons également dépassé les valeurs de 2003 en matière de journées caniculaires, de nuits tropicales, de sécheresse et de niveaux des lacs à de nombreux endroits. Et l’été n’est même pas encore terminé.
Connaîtrons-nous encore un troisième ou un quatrième «été du siècle» au cours de ce siècle?
Si l’on se réfère aux sciences du climat, nous sommes assurés d’en connaître non seulement un troisième ou un quatrième, mais encore beaucoup d’autres. Il y aura en outre probablement des étés plus extrêmes que celui-ci. Il faut cependant avoir conscience que tous les étés ne seront pas comme celui-ci non plus. Il y aura de nouveau des étés pluvieux et plus frais.
El Niño pas responsable des vagues de chaleur
Pourquoi les vagues de chaleur s’enchaînent-elles cette année?
Je ne peux pas dire quel est le principal moteur de ce phénomène, mais des études à ce sujet seront publiées dans les prochains mois. Je peux cependant affirmer une chose: El Niño n’en est pas responsable, car son influence sur l’Europe est trop faible.
Au cours des dernières semaines, des orages ont été annoncés à tort à plusieurs reprises. Comment l'expliquer?
Dans une prévision locale affichée par une application, vous voyez un symbole de soleil, un symbole de pluie et une probabilité de 60 ou 70%, mais cela ne signifie pas qu’il va forcément pleuvoir. Je recommande donc de ne pas regarder uniquement les illustrations et le radar, mais de lire aussi notre texte. Nous y écrivons, par exemple, que des orages locaux sont possibles l’après-midi au-dessus des Alpes ou qu’ils ne devraient se produire que très localement en plaine. Ce sont des informations bien plus précises.
Mais lorsqu’une probabilité de pluie de 70% est affichée et qu’il ne pleut pas, cela ressemble à une prévision erronée, non?
D’un point de vue statistique, elle n'est justement pas erronée. Une probabilité de 70% ne signifie pas qu’il va forcément pleuvoir. En ce moment, de nombreuses personnes attendent désespérément la pluie et ne regardent que dans leur propre jardin. Elles voient alors un orage passer à leur gauche ou à leur droite et ont le sentiment qu’il les évite systématiquement. Mais il y a beaucoup plus de surface à votre gauche et à votre droite qu’au point précis où vous vous trouvez. C’est pourquoi, dans la plupart des cas, un orage passe effectivement à côté de vous.
Les orages, c'est comme du pop-corn
Pourquoi est-il impossible de prévoir les orages plus précisément?
Les orages, c’est comme du pop-corn dans une poêle. Vous avez de l’huile, des grains de maïs et de la chaleur. Les conditions sont réunies et c'est une certitude que, tôt ou tard, les grains commenceront à éclater, mais il est impossible de prédire exactement lequel éclatera à quel moment. Dès que le premier grain éclate, il influence ceux qui se trouvent à côté.
Les prévisions s’améliorent-elles malgré tout?
Oui. Nous sommes aujourd’hui par exemple mieux à même d’évaluer la nature du danger: les problèmes viendront-ils de fortes rafales? De pluies intenses? De gros grêlons? Nous avons progressé sur ce point en quelques années.
Qu’est-ce qui améliore un modèle météorologique? Une puissance de calcul supérieure?
Entre autres. Une puissance de calcul supérieure permet d’obtenir une meilleure résolution. Elle permet aussi d’effectuer ce que l’on appelle des prévisions d’ensemble. Au lieu de faire tourner une seule fois un modèle à partir d’un état initial donné, on modifie légèrement cet état initial et on exécute le modèle, par exemple, 50 fois. On ne regarde alors plus seulement les différents résultats pris isolément, mais les probabilités. Quelle est la probabilité qu’il tombe 30, 50 ou 80 millimètres de pluie en 24 heures? Cette méthode apporte davantage d’informations.
Combien de modèles prenez-vous en compte?
Il en existe plusieurs, dans le monde. Nous disposons du modèle européen, du modèle américain, du modèle allemand et de différents modèles reposant sur l’intelligence artificielle. A cela s’en ajoutent d'autres à plus haute résolution. Pour les orages, certains sont actualisés toutes les heures.
Quelle part de votre temps de travail consacrez-vous à établir des prévisions météorologiques?
Lors d’un service, on passe environ une heure à examiner les modèles météorologiques. Vient ensuite une réunion d’une demi-heure au cours de laquelle nous confrontons nos analyses: quelle orientation allons-nous prendre? Quelle sera la violence des orages? Quelle quantité de précipitations tombera? A quelle altitude se situera la limite des chutes de neige? Nous passons ensuite à la production: textes, interventions à la radio, graphiques pour la télévision, etc. Entre-temps, nous examinons régulièrement les nouveaux calculs des modèles.
Les réactions des gens varient
Quel type de temps est le plus difficile à prévoir?
Sur le plan purement météorologique, les orages et le brouillard sont difficiles à prévoir, mais tout dépend aussi des conséquences. Si je prévois mal la limite supérieure du stratus, cela m’énerve et les personnes qui se trouvent dans le brouillard seront elles aussi contrariées, mais personne n’est mis en danger.
Recevez-vous beaucoup de réactions négatives?
Nous recevons toute une gamme de réactions, qui vont des plus correctes aux plus méchantes. Les attentes jouent un rôle important: lorsque tout le monde attend la pluie, les gens réagissent plus vivement si elle a été annoncée et qu’elle ne tombe pas chez eux. Lors d’un été pluvieux, c’est exactement l’inverse.
Quelle est la dernière fois où vous vous êtes complètement planté sur une prévision?
Je pense à un épisode neigeux en Valais et dans l’Oberland bernois. Nous nous étions beaucoup trop concentrés sur la pluie et les inondations, alors que la neige est descendue bien plus bas que nous avions prévu. Il y avait 30 centimètres à Brigue. Les modèles avaient fourni des indices et notre expérience aurait dû nous inciter à y prêter davantage attention. Cela nous a beaucoup énervés.
Le changement climatique, un élément inévitable
Recevez-vous aussi des réactions lorsque vous mentionnez le changement climatique?
Oui. Lorsque l’on prononce les mots «changement climatique», on peut être certain que des courriels vont arriver. Il faut malgré tout trouver le juste équilibre.
Quelle est, pour vous, la principale leçon à retenir de cet été caniculaire?
Que nous devrions, en tant que société, écouter la science. Les climatologues nous mettent en garde depuis des décennies contre les phénomènes que nous avons vécus cet été. Ils nous avertissent aussi que nous nous dirigeons vers quelque chose qui est un gigantesque problème.
Recommanderiez-vous l’installation d’un climatiseur?
Cela dépend beaucoup de la situation de chacun. Je commencerais d’abord par les mesures passives, telles qu'aérer correctement et se protéger du soleil. Un paravent solaire constitue peut-être un investissement plus judicieux, moins cher et plus écologique qu’un climatiseur. Si je vivais dans un appartement sous les combles et qu’aucune autre solution ne fonctionnait, je pourrais tout à fait envisager la climatisation, si possible en l’associant à des panneaux photovoltaïques sur le toit.
Y a-t-il un phénomène météorologique qui vous fait peur?
Cela dépend de l’endroit où je me trouve. Si je suis au sommet d’une montagne et qu’un énorme orage approche, je ne suis évidemment pas rassuré, car c’est potentiellement mortel. En revanche, si je suis chez moi, je trouve qu’un violent orage est plutôt cool.
(btr/az)
