La justice suisse traque une hydre mafieuse liée à Genève
Des mafiosi s'extasiaient sur sa Porsche 997 Turbo d'environ 500 chevaux, et l'appelaient, lors de conversations mises sur écoute, «notre ami en Suisse» ou simplement «presidente». Il serait «le président d'une de nos entreprises en Suisse», a expliqué un homme fort du clan camorriste des Senese.
Il est question d'un fiduciaire genevois qui aurait servi la mafia fidèlement pendant des années contre une généreuse rémunération. Ses tâches incluaient notamment l'acheminement d'argent sale vers la Suisse, d'argent blanchi vers l'Italie et de transactions diverses se chiffrant parfois en millions.
L'homme serait devenu le financier d'une supermafia. Sous cette appellation, une fédération criminelle regroupant des clans de la ‘Ndrangheta (organisation mafieuse originaire de Calabre), de Cosa Nostra (la mafia sicilienne) et de la Camorra (région de Naples et de Campanie). Les enquêteurs parlent d'une hydre, en référence à la créature légendaire à plusieurs têtes de la mythologie grecque. Le clan Senese, pour lequel le fiduciaire genevois aurait été actif, est considéré comme une tête de la Camorra italienne et comme le cofondateur de ce conglomérat.
Des procédures contre plusieurs prévenus
Le ministère public de la Confédération s'est lui aussi engagé dans la lutte contre cette hydre. Un porte-parole répond, à la question de savoir si des procédures sont en cours en lien avec l'affaire Senese, que le ministère mène à ce sujet des «procédures pénales contre plusieurs personnes ainsi que contre inconnus, pour soupçon de blanchiment d'argent aggravé, de participation à une organisation criminelle et de faux dans les titres».
Actuellement, aucune information supplémentaire ne pourrait être communiquée, les procédures étant toujours en cours. Le ministère public de la Confédération ne s'exprime pas non plus sur «l'identité des personnes éventuellement impliquées dans les procédures pénales».
Une ascension criminelle fulgurante
Le quotidien italien La Repubblica a récemment rapporté que le fiduciaire avait été brièvement arrêté en Suisse en début d'année. Les enquêteurs helvétiques le considéraient alors comme le «cerveau» de l'architecture financière du clan Senese. Selon des repentis, il serait passé, au fil des années, du statut de fiduciaire à celui de partenaire et de financier de la mafia.
En 2021, il avait déjà été condamné par contumace (réd: en l'absence de la personne jugée) à sept ans de prison à Rome. Cet Italien du sud de naissance, âgé de 64 ans, est citoyen suisse depuis quelques années; cela lui a vraisemblablement évité une extradition vers l'Italie à l'époque. Deux avocats ont plaidé son innocence, en vain.
A l'époque, les enquêteurs romains s'étaient surtout intéressés à sa société fiduciaire ainsi qu'à une société anonyme qu'il avait fait inscrire au registre du commerce de Genève en 2012, dans le but de détenir des participations dans des entreprises. Le Genevois y siège aujourd'hui encore comme unique administrateur. Selon La Repubblica, des fonds ont transité depuis ces sociétés, via des comptes au Credit Suisse et à l'UBS, pour revenir vers le milieu mafieux.
Dans un bunker à Milan se déroule actuellement un procès visant plusieurs acteurs de l'hydre. Dans ce contexte, les propos d'un nouveau repenti, surnommé «Scarface», qui parle depuis l'automne dernier, sont explosifs. Sicilien, il est un initié de l'hydre. Il a été actif à Catane, à Rome et à Milan, et connaît particulièrement bien les deux hommes de la Camorra milanaise qui collaboraient avec le fiduciaire genevois. Scarface devrait aussi fournir de nouveaux éléments aux enquêteurs suisses.
De nombreuses traces de l'hydre en Suisse
Le fiduciaire genevois, soupçonné d'avoir aidé la mafia, n'est pas un cas isolé. Dans l'entourage de l'hydre apparaît aussi une «société de conseil dans le domaine financier» à Paradiso, près de Lugano. Elle était gérée par un couple qui, en octobre 2025, se trouvait en détention au Tessin. Cette société avait fait les gros titres en 2024 parce qu'elle voulait acheter, pour 2,7 millions de francs, une participation majoritaire dans une agence de relations publiques à une ministre du gouvernement Meloni. Un actionnaire minoritaire avait alors dénoncé l'opération, et on ne savait pas d'où provenaient ces millions.
La Finma a nommé un chargé d'enquête et a repris le contrôle de la société. L'opération n'a finalement pas abouti, et la société a fait faillite.
Selon les médias italiens, ce couple de gérants apparaît également dans cinq structures d'entreprises suisses liées à l'opération «Moby Dick». Il s'agit là d'une fraude internationale à la TVA portant sur des ordinateurs portables, des AirPods et d'autres appareils. Des clans de Cosa Nostra et de la Camorra auraient, entre 2020 et 2023, soustrait plus de 500 millions d'euros (environ 463 millions de francs) à divers fiscs. On y trouve notamment aussi des traces menant à des sociétés basées à Zoug.
En février 2026, de premiers verdicts de culpabilité sont tombés en lien avec l'affaire «Moby Dick». A Milan, 20 personnes ont été condamnées au total à plus de 70 ans de prison. Parmi elles figurait le cerveau présumé de l'affaire, Antonio L., condamné à cinq ans d'emprisonnement. D’après nos recherches, cet homme possédait encore il y a quelques années une autorisation de séjour dans le canton du Valais. Il apparaissait dans le même montage frauduleux que Giuseppe Calvaruso, un chef de Cosa Nostra originaire de Palerme qui aurait transféré des sommes à six chiffres par l’intermédiaire de banques suisses.
La présomption d'innocence prévaut. (trad.ysc)
