Ces trois caractéristiques «inhabituelles» du tireur étonnent
Pourquoi cet homme de 43 ans a-t-il soudainement ouvert le feu sur des inconnus à Aarau? Alors que son mobile reste mystérieux, le spécialiste des tueries de masse Jérôme Endrass analyse son profil. Trois éléments retiennent particulièrement son attention.
Vous êtes une référence dans la recherche sur les tueries de masse et vous réalisez aussi régulièrement des expertises psychiatriques. Quelles seraient les premières questions que vous poseriez à l'auteur de la fusillade d'Aarau?
Jérôme Endrass: Comment cet homme a-t-il grandi? Etait-il malade par le passé ou au moment des faits? Que s'est-il passé dans les jours et les semaines précédant l'acte? S'est-il inspiré d'autres auteurs de tueries de masse? Qu'en est-il de son entourage social? Travaille-t-il et, si oui, comment se comporte-t-il sur son lieu de travail? Nous essayons d'adopter une perspective à 360 degrés et de nous faire une idée de la personnalité de l'auteur.
On ignore pour l'instant beaucoup du mobile et de la vie de cet homme. Il s'est toutefois rendu de lui-même à la police. Cela signifie-t-il quelque chose?
Le comportement après l'acte nous intéresse évidemment beaucoup. Certains auteurs diffusent leur acte en direct et s'en vantent, d'autres cherchent à se faire abattre par la police. Nous en tirons des conclusions sur le fonctionnement de la personne. Mais, dans ce cas précis, il est actuellement difficile de dire quelle est la pertinence du fait que l'auteur se soit rendu de lui-même.
Pourquoi?
Il faudrait que nous connaissions mieux les circonstances: l'a-t-il fait parce qu'il savait que la police était sur ses talons? L'avait-il planifié ainsi depuis le début? Ou était-il pris de remords?
Quels sont alors les faits pertinents selon vous?
Je trouve trois éléments remarquables. Premièrement, rien n'indique actuellement qu'il souffrait d'une maladie psychique grave. Deuxièmement, il n'a pas de casier judiciaire. Troisièmement, rien ne permet de penser qu'il s'agirait d'un extrémiste.
Un instant. Il existe pourtant des indices selon lesquels il n'allait pas bien. Il l'a dit lui-même à la police.
Oui, mais on n'en sait pas plus. Qu'il présente une personnalité singulière et qu'il n'aille pas bien, c'est évident. Sinon, il n'aurait pas agi ainsi.
Cela ne semble pas être au premier plan actuellement.
Existe-t-il un schéma comportemental commun aux auteurs de tueries de masse?
Non. Quand on examine les attentats, on constate rapidement qu'ils sont tous complètement individuels. Nous avons par exemple étudié des tueries dans des écoles et sommes arrivés à la conclusion que chaque auteur présentait, à sa manière, une personnalité extrêmement singulière. Il n'existe en revanche aucun facteur de risque commun.
Aucun du tout?
L'un a peut-être une affinité pour les armes et un penchant pour le sadisme. Un autre est paranoïaque, un autre encore est extrémiste et agressif, et un autre s'en prend à autrui pour un motif en réalité suicidaire. Certains agissent seuls, d'autres à plusieurs. Je sais que la réponse est insatisfaisante. Mais non, il n'y a pas de schéma.
Les auteurs de tueries de masse sont en général des hommes. Ne serait-ce pas là un point commun?
Les hommes sont toujours surreprésentés dans la criminalité violente. Mais il existe aussi des auteures de tueries de masse, notamment dans le contexte scolaire.
S'il n'existe pas de schéma, il est presque impossible de prévenir de tels actes.
Nous ne sommes pas totalement démunis. Nous avons développé, pour les polices suisses, l'outil d'aide à l'évaluation en ligne «Octagon». Il permet d'évaluer le risque que représente une personne.
Sous la direction des polices cantonales, les autorités collaborent efficacement. Mais, bien sûr, cela reste difficile. Sachant que dans les médias, on n'apprend que l'existence des cas qu'on n'a pas pu empêcher. On n'entend jamais parler des menaces déjouées.
L'accusé aurait apparemment choisi le lieu, à Aarau, par pur hasard. Quel rôle joue le fait qu'il ait agi de manière ciblée ou spontanée?
Un rôle énorme. Il existe en effet des auteurs d'attentats qui, peu avant de passer à l'acte, ne savent pas encore s'ils vont le commettre. D'autres se préparent et portent leurs plans en eux pendant des années.
Comment amène-t-on un accusé à parler?
Une expertise complète nécessite plusieurs entretiens. Et il faut de la confiance. Une situation d'expertise n'est ni un interrogatoire, ni une séance de thérapie. Nous demandons ouvertement ce qui s'est passé. Avec bienveillance, d'égal à égal. La plupart des accusés se prêtent au jeu.
(trad. ysc)
