DE | FR
Bild

Pourquoi tout le monde pète les plombs sur les initiatives agricoles

Menaces de mort, vandalisme, intimidation: comment expliquer qu’une campagne de votations sur l’agriculture prenne une telle tournure dans notre pays? Interview.



Comme rarement, cette campagne de votations rend tout le monde un peu fou. L’agriculture, la santé, l’environnement, l’alimentation: des thématiques qui prennent aux tripes et qui poussent au dérapage. On est passé de la simple affiche arrachée à des menaces de mort proférées à l’encontre d’écologistes qui défendent les deux initiatives agricoles soumises au peuple le 13 juin prochain.

Comment en sommes-nous arrivés là? Que se passe-t-il entre ceux qui produisent la nourriture et ceux qui la consomment? On a posé ces questions à Jérémie Forney, professeur assistant à l’institut d’ethnologie de l’Université de Neuchâtel et observateur avisé depuis une vingtaine d’années des transformations du monde agricole suisse.

Le fossé entre le monde agricole et le reste de la population explique-t-il les violences qui rythment la campagne sur les initiatives agricoles?
Je ne crois pas qu’il y ait un vrai fossé. En fait, la population n’a probablement jamais été aussi proche de l’agriculture depuis des années. Elle s’y intéresse, se documente et amène de nouveaux points de vue, de nouveaux intérêts – notamment l’environnement, le climat et la santé. Cela crée des désaccords. Dès lors, les tensions sont le reflet de cet intérêt grandissant de la population, combiné aux enjeux des votations que sont, justement, l’environnement, la santé, l’alimentation, etc.

Pourtant, les agriculteurs eux-mêmes fustigent «ces urbains qui ne comprennent rien» à leur travail.
Beaucoup d’agriculteurs ont la réelle impression de faire au mieux et on leur dit qu’ils empoisonnent la population. C’est blessant, très dur à entendre et pris comme une attaque sur la façon dont les agriculteurs se représentent. Ils ont le sentiment que cet intérêt croissant reste éloigné de leur réalité quotidienne. La campagne est ainsi faite de controverses et de raccourcis erronés.

Par exemple?
De part et d’autre, on est vite tombé dans une espèce de populisme malsain. Par exemple, l’utilisation par les partisans de l’initiative contre les pesticides d’un bébé avec une étiquette sur leur affiche. Les opposants ont, eux, laissé des champs à l’abandon pour montrer ce que donneraient des «oui» dans les urnes. Les deux cas sont biaisés. Au fur et à mesure, les fronts se sont durcis et c’est parti en vrille.

Il faut aussi comprendre que les agriculteurs ont de la peine à s’imaginer pouvoir travailler sans pesticide, sans faillir alors à leur mission fondamentale de nourrir la population et, partant, ces initiatives deviennent une menace existentielle. En face, la thématique des effets sur la santé évoque aussi une menace profonde. C’est à ce moment que les réactions deviennent fortes.

Il y a pourtant des débats, des arguments…
Oui, mais le débat se concentre uniquement sur les pratiques des agriculteurs. On oublie qu’ils sont eux-mêmes pris dans des logiques plus transversales et un système globalisé. Ils sont à cheval entre les grandes sociétés et les consommateurs, qui ont aussi un rôle dans le travail agricole. Les opposants aux pesticides en sont conscients, mais ils ne sont jamais venus dire: «repensons ensemble notre manière de nous alimenter et de nourrir le pays». Ce serait pourtant indispensable pour mettre en œuvre ces textes de manière cohérente.

Certes, mais ce sont quand même les agriculteurs qui appliquent les produits dans les champs.
Bien sûr, mais la question alimentaire dépasse l’agriculture. En agriculture aujourd’hui, il y a de multiples expertises. Il y a l’économie, l’alimentation, l’environnement, le climat, la santé, etc. L’expérience de terrain a une vraie valeur, mais le monde agricole, qu’il le veuille ou non, doit composer avec cette diversité pour que ces expertises puissent dialoguer. Le problème aussi, c’est que la politique agricole suisse n’aborde pas non plus ces problématiques transversales.

Que pensez-vous de «l’après»? Est-ce qu’il y aura des traces de cette campagne délétère?
J’ai bien peur que cette campagne laisse des traces, car des limites ont été dépassées. Il pourrait y avoir une rupture entre agriculteurs aux avis différents et entre les différentes bords politiques. Ça pourrait prendre du temps de réparer tout ça. Pourtant, les thématiques agricoles vont rester débattues, qu’importe les résultats des votes. Dans ce sens, cette campagne est une réelle déception, car il y avait le potentiel de mener un débat de fond indispensable.

Le 65ème Concours de l'Eurovision a lieu en ce moment.

1 / 13
Le 65ème Concours de l'Eurovision a lieu en ce moment
source: keystone
Share on FacebookShare on TwitterShare via WhatsApp

Plus d'articles «Actu»

Le premier café à chats de Suisse a ouvert (et ils ont tous les droits)

Link zum Artikel

La vie politique lève le voile sur son financement. Voici comment ça marche

Link zum Artikel

4 mois de prison pour le «gifleur» de Macron

Link zum Artikel

Six femmes exploitées sans salaire par des diplomates à Genève

Link zum Artikel

La loi CO2, ça coûte ou ça rapporte des sous? On a sorti la calculette

Le 13 juin prochain, les Suisses s'exprimeront sur la loi sur le climat. S'il est accepté, le texte va instaurer de nouvelles taxes mais va aussi vous faire économiser de l'argent sur vos primes maladies. Alors, qui va gagner et qui va perdre de l'argent?

Si les Suisses acceptent la loi sur le climat le 13 juin prochain, nos émissions de CO2 auront une influence directe sur notre porte-monnaie. Le texte soumis au vote fonctionne selon un principe simple: «les comportements respectueux du climat se révèlent payants. Les personnes qui génèrent peu de CO2 en tirent un avantage financier, alors que celles qui en génèrent beaucoup paient davantage», explique la Confédération.

Mais alors qui va devoir passer à la caisse et surtout combien est-ce que …

Lire l’article
Link zum Artikel