«C'est inadmissible»: une députée alerte sur le Chuv
Il y a ceux que l’on soigne, et ceux qui soignent. Le 1ᵉʳ octobre, watson donnait la parole aux premiers: des jeunes passés par l’UHPA (réd: Unité d'hospitalisation psychiatrique pour adolescents) du Chuv, qui disent en être ressortis plus mal qu’en y entrant. Certains témoignaient à visage découvert, d’autres anonymement, sur le compte TikTok «temoignage.chuv», suivi par plus de 1200 abonnés.
Un an plus tôt, la députée Verte Géraldine Dubuis déposait au Grand Conseil vaudois une interpellation au titre sans détour: «Soignantes et soignants sous tension: agir maintenant pour préserver leur santé et la nôtre». Le Conseil d’Etat lui a répondu en avril.
Deux récits d’un même système sous pression. Entre les deux, l’élue refuse de choisir. «C’est un sujet qui me passionne, alors je digresse beaucoup», prévient-elle.
Avant de lire notre enquête, aviez-vous connaissance de ce compte TikTok «temoignage.chuv»?
Non, je n'avais pas connaissance de ce compte.
Des témoignages anonymisés sur TikTok sont-ils une base suffisante pour une action politique?
Non, pas du tout. J'ai une politique assez stricte là-dessus. Je n'utilise que les journaux, et parfois certains comptes sur les réseaux sociaux qui sourcent leurs recherches. Je ne me fierais jamais à un seul compte comme celui des témoignages du Chuv. Surtout en cette période où l'IA est omniprésente.
Qu'avez-vous pensé de notre enquête?
Dans votre article, on voit des jeunes en souffrance qui décrivent un turnover et un mal-être des équipes, et ce constat est tout à fait juste.
A mon sens, le Chuv ne met pas suffisamment de choses en place pour garantir le bien-être des équipes qui prennent en charge des personnes souffrant de troubles psychiques. En plénière du Grand Conseil, je m’appuierai sur votre article pour montrer qu’il y a un problème de dotation en personnel.
Votre interpellation défendait des soignants «sous tension». watson a récolté des témoignages qui parlent d’infirmiers «incompétents». Comment conciliez-vous ces deux réalités?
Je ne suis pas placée pour valider la parole d'une personne sur son parcours de soin. En revanche, le Chuv doit mettre en place des structures pour écouter les personnes qu'il prend en charge. J'ai un bon exemple pour donner un ordre d'idée: pour les naissances traumatiques, le Chuv a un dispositif pour les mères et les pères afin d'en parler. Je ne sais pas si ça existe dans le service dont on parle, mais je pense qu'il serait important d'avoir un espace comme celui-là.
Des jeunes disent être sortis de l’Uhpa en plus mauvaise santé qu’en y entrant. Une mère affirme qu’elle ne remettrait pas sa fille là-bas. En tant qu’élue, qu’est-ce que ça vous inspire?
Il faut garder confiance dans la qualité des soins du Chuv. Il ne faut pas oublier que c'est un centre hospitalier de grande qualité. Par contre, des questions doivent être posées.
Les conseillers d'Etat Roger Nordmann et Vassilis Venizelos ont d'ailleurs annoncé un plan d'action cantonal dans cette optique (réd: en juin 2026).
Quel regard portez-vous sur cette génération Z?
Elle est en souffrance, en grande souffrance. C'est la première fois depuis l'après-guerre que la génération qui arrive va vivre moins bien que celle de ses parents. Vu les richesses de la Suisse, vu notre système de santé, ce n'est pas normal. On a les moyens de faire mieux, il suffit de mieux les répartir. Leur souffrance est légitime. Ecoutons-les.
Pour vous, ces dysfonctionnements relèvent-ils de fautes individuelles ou d'un système à bout de souffle?
Ce n'est pas le Chuv qui est en faute, c'est le système général qui est à bout de souffle. En santé mentale, le suivi d'un patient en souffrance psychique devient compliqué quand il passe d'une institution à l'autre, d'un médecin à l'autre.
Dans sa réponse d’avril, le Conseil d’Etat disait n'avoir perçu aucun signal d’épuisement particulier chez les soignants en santé mentale. Ces témoignages contredisent-ils cette affirmation?
De manière générale, je ne suis pas très satisfaite de cette réponse. C'est quoi, un signal d’épuisement? C’est quand quelqu'un est en arrêt maladie pour burn-out? Les échos que j’ai, c'est que la pression sur le personnel est trop importante. Et ce que vous ont raconté les jeunes confirme cette pression.
Un hôpital a une mission première: prendre soin de la santé mentale des employés qui prennent soin de la santé mentale des patients.
Le Dsas (Département santé et de l’action sociale) renvoie la responsabilité au Chuv pour le dialogue avec les patients mécontents. Le Département peut-il se défausser ainsi sur un établissement qu’il finance et contrôle?
Je ne dirais pas ça. Chacun a son champ de compétence. Le Conseil d'Etat donne une direction, et le Chuv a un plan stratégique et une forme d'autonomie dans sa gestion. Je pense que c'est la bonne manière de fonctionner. C'est normal aussi qu'il y ait ce pas de côté. Ce qui me déplaît dans cette réponse, c'est que le Chuv, en tant qu'employeur hospitalier, doit pouvoir faire mieux.
Prendre soin de ceux qui soignent, ça semble logique, non?
Oui. Mais d'un point de vue économique, ce n'est pas logique. Notre système de santé repose sur un système de financement, et le Chuv y est considéré comme une entreprise. Son but, et ce n'est pas sa faute, c'est notre organisation de la santé qui veut ça, c'est de faire de l'argent.
En tout cas moins de dettes?
Moins de coûts, c’est sûr.
Que diriez-vous aux parents qui hésitent aujourd’hui à faire hospitaliser leur enfant à l’Uhpa?
Je trouve ça déplorable. On ne remplit pas notre mission de service public. Ça me questionne. L'accès à la santé doit vraiment être garanti, c'est un fondement de notre Etat de droit, pour toutes et tous. Dans un pays comme le nôtre, on voit que la mécanique est complètement enrayée.
Ce qui me fait peur, c'est que les moyens du Chuv sont déjà restreints, avec son «Plan Impulsion», avec les coupes budgétaires liées à l'adoption de l'initiative 12% qui va encore couper 6 millions dans les caisses du Chuv. Ça va finir par avoir des conséquences sur les prestations. On est en train de casser une prestation aussi essentielle que la santé qui doit pourtant être préservée à tout prix.
On a la chance d'avoir un hôpital universitaire. Les choix politiques de ces dernières années ont des conséquences.
