Pourquoi les médecins suisses changent leur façon de mesurer la croissance
Le contrôle est presque automatique: lors de chaque check-up, le pédiatre mesure la taille de l’enfant, place une croix dans le carnet de santé et compare sa croissance à une courbe standardisée, appelée percentile. Un enfant situé au 50ᵉ percentile a exactement la taille moyenne de ses camarades du même âge. S’il se trouve sous le 3ᵉ percentile, cela signifie que 97% des enfants de son âge sont plus grands que lui. Tant qu’un enfant reste, jusqu’à la puberté, dans le même couloir de croissance – soit à environ dix points de percentile au-dessus ou au-dessous de sa courbe de référence –, tout est généralement considéré comme normal.
Jusqu’à présent, ces évaluations reposaient toutefois sur des données anciennes ou peu adaptées. En 2011, la société professionnelle Pédiatrie Suisse a décidé d’abandonner les «courbes de Prader» suisses au profit des données internationales de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Problème:
- Pour les cinq premières années de vie, les références utilisées provenaient d’enfants mesurés entre 1997 et 2003 au Brésil, au Ghana, en Inde, en Norvège, à Oman et aux Etats-Unis.
- Pour les 5 à 18 ans, elles reposaient sur des mesures réalisées auprès d’enfants américains entre les années 1950 et 1970.
Des données ni vraiment actuelles, ni véritablement représentatives de la Suisse.
Jusqu'à quatre centimètres d'écart
Depuis des années, Urs Eiholzer, directeur du Centre de pédiatrie endocrinologique de Zurich (PEZZ), dénonce cette situation. Selon lui, les courbes de l’OMS reflètent mal la croissance des enfants en Suisse, notamment parce que ceux-ci sont génétiquement plus grands que la moyenne mondiale. Il explique:
L’Italie utilise même deux courbes distinctes, l’une pour le nord du pays et l’autre pour le sud. En Suisse, l’utilisation des références de l’OMS a parfois conduit à détecter trop tard certains retards de croissance. Dès l’âge de quatre ans, le seuil critique du 3ᵉ percentile selon l’OMS peut s’écarter de jusqu’à quatre centimètres de la réalité observée dans le pays. Urs Eiholzer l'affirme:
Or, lorsqu’un trouble de la croissance est identifié tardivement, un temps précieux pour le traitement est perdu.
Une étude qui fait bouger les lignes
Une vaste étude suisse menée auprès de plus de 43 000 enfants et adolescents issus de toutes les régions linguistiques du pays a, désormais, fourni la base scientifique des nouvelles courbes, qui entrent immédiatement en vigueur. Les résultats corrigent également plusieurs idées reçues.
Les enfants suisses n’ont grandi en moyenne que d’un centimètre au cours des 50 dernières années: la tendance à l’augmentation de la taille s’essouffle donc. En outre, ils ne sont pas devenus plus corpulents de manière généralisée. Selon les données, le surpoids mesurable se concentre presque exclusivement dans certains groupes issus de l’immigration d’Europe du Sud-Est. Pour Urs Eiholzer, cela montre que les campagnes de prévention devraient être davantage ciblées.
Les parents doivent-ils désormais remplacer le carnet de santé de leur enfant et faire recalculer toutes les mesures? Pédiatrie Suisse répond par la négative. Les nouvelles courbes constituent avant tout un outil diagnostique plus précis pour les pédiatres. Elles ne signifient pas non plus que les enfants situés dans les percentiles inférieurs recevront automatiquement des hormones de croissance.
Quand peut-on réellement parler de trouble?
Environ 90% des enfants adressés en consultation pour une supposée petite taille sont en parfaite santé. Chez les autres, on découvre souvent une maladie chronique sous-jacente. Seuls environ 3% sont statistiquement trop petits, ce qui justifie des examens approfondis. Ce qui compte n’est pas la taille absolue, mais son évolution dans le temps. Lorsqu’un enfant a toujours grandi dans les percentiles inférieurs tout en conservant une bonne vitesse de croissance, il n’y a généralement pas lieu de s’inquiéter. Les inquiétudes apparaissent lorsque la courbe s’infléchit soudainement ou stagne.
Lorsqu’un enfant passe sous le 3ᵉ percentile, le médecin doit examiner la situation de plus près. Souvent, la cause n’est pas un trouble hormonal, mais une maladie cœliaque non diagnostiquée – une intolérance au gluten – qui perturbe l’absorption des nutriments et freine la croissance.
Chez les enfants très actifs sur le plan sportif, par exemple en gymnastique artistique ou en ballet, un apport calorique insuffisant peut également pousser l’organisme à économiser son énergie. La croissance et la puberté ralentissent alors. Dans de nombreux cas, une adaptation de l’alimentation suffit à corriger le problème.
Les garçons au centre de l’attention
Les consultations d’endocrinologie pédiatrique accueillent nettement plus de garçons que de filles pour des inquiétudes liées à une éventuelle petite taille. Les raisons sont rarement médicales; elles sont surtout sociales. Urs Eiholzer déclare:
Les filles entrent, par ailleurs, en moyenne, deux ans plus tôt dans la puberté et connaissent donc leur poussée de croissance plus tôt. Il est tout à fait normal qu’une jeune fille dépasse temporairement un garçon du même âge, voire un peu plus âgé. Chez les garçons, la poussée de croissance survient généralement à partir de 13 ans.
Au PEZZ, les spécialistes constatent également une évolution de l’image sociale de la femme. Il y a 40 ans, les médecins administraient encore des traitements hormonaux à certaines adolescentes risquant d’atteindre 1,75 mètre. Aujourd’hui, lorsqu’une intervention est envisagée, elle ne l’est généralement qu’à partir d’une taille adulte prévisible dépassant 1,85 mètre. «Les filles veulent aujourd'hui être grandes, parce que cela peut aussi représenter un avantage social», observe Urs Eiholzer.
Un développement tardif
Pour établir un pronostic fiable, les médecins utilisent une radiographie de la main gauche afin de déterminer ce que l'on appelle l'âge osseux. Cet examen n'est généralement pertinent qu'à partir de 7 ou 8 ans, même s'il peut être réalisé plus tôt en cas de suspicion de trouble sévère.
Lorsque l’âge osseux est retardé, il s’agit souvent simplement d’un enfant qui se développe plus tard que les autres et qui rattrapera ensuite son retard de croissance. Urs Eiholzer illustre ce phénomène par le cas d’un garçon de 12 ans qui est soudainement passé du 10e au 2e percentile. Les examens ont montré que son âge osseux accusait deux ans de retard, tandis que les analyses hormonales et métaboliques étaient parfaitement normales.
Lorsqu’un déficit avéré en hormone de croissance est diagnostiqué, l’assurance-invalidité ou l’assurance-maladie prend en charge, selon la cause du trouble, le coût du traitement hormonal, qui s’élève à environ 16 000 francs par an. Les critères de remboursement sont toutefois très stricts. Il ne s’agit pas de satisfaire un simple souhait de gagner quelques centimètres. L'endocrinologue rappelle:
La formule de référence pour estimer la taille cible génétique reste la suivante:
- Pour les filles: (taille du père – 13 cm) ÷ 2 + (taille de la mère ÷ 2)
- Pour les garçons: (taille de la mère + 13 cm) ÷ 2 + (taille du père ÷ 2)
Les spécialistes insistent finalement sur un point essentiel: garder son calme.
Chaque enfant évolue à son propre rythme. Les nouvelles courbes suisses permettent simplement aux médecins d’accompagner cette évolution avec davantage de précision et de finesse, afin que chaque enfant puisse grandir sainement dans son propre «couloir de croissance». (adapt. tam)
