«Ce serait une tragédie»: une médecine à deux vitesses menace la Suisse
Payer moins cher ses médicaments, c'est plutôt une bonne nouvelle. Sauf lorsque ces prix avantageux risquent de se retourner contre les patients. C'est le paradoxe auquel la Suisse pourrait bientôt être confrontée, sous la pression des Etats-Unis. L'oncologue Thomas Ruhstaller explique pourquoi il craint de voir certains traitements devenir un privilège réservé aux plus aisés.
Monsieur Ruhstaller, vous utilisez presque quotidiennement des médicaments innovants pour traiter des patientes atteintes d’un cancer du sein. L’accès à ces thérapies est-il encore fonctionnel?
Thomas Ruhstaller: Etonnamment, oui. Quand je parle avec des collègues à l’étranger, nous restons privilégiés en Suisse.
Presque chaque nouveau médicament passe par un remboursement au cas par cas. Cela signifie que, pour chaque patiente, je dois expliquer avec précision à la caisse maladie pourquoi elle a besoin de cette thérapie.
Pourquoi?
Le système suisse fonctionne ainsi. D’abord, Swissmedic, l’autorité des produits thérapeutiques, doit autoriser un médicament. Ensuite commence la négociation du prix entre l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et l’entreprise pharmaceutique. Il s’écoule souvent un à deux ans avant qu’un prix soit fixé. Pendant ce temps, nous demandons la thérapie à la caisse maladie, au cas par cas.
Les patientes doivent-elles donc attendre plus longtemps leur traitement?
Le système s’est bien rodé et les caisses maladie sont mieux organisées qu’il y a dix ans. Mais le processus entraîne malgré tout parfois des délais d’attente plus longs, et il est lourd. Car les caisses maladie négocient chacune un prix avec les fabricants pour les remboursements au cas par cas. Il s’agit souvent de rabais individuels que chaque assurance négocie pour elle-même.
Le système est complexe, mais il garantit l’accès aux nouvelles thérapies.
Oui. Sauf que le système est totalement opaque. La patiente reçoit une facture avec le prix officiel du médicament et a l’impression que sa caisse maladie paie exactement ce montant. En réalité, des rabais confidentiels sont toutefois appliqués en coulisses. Leur ampleur, pratiquement personne ne la connaît. D’après tout ce que j’entends, ils se situent en partie entre 30 et 50%. Avec des thérapies coûtant 40 000 francs, cela représente vite beaucoup d’argent. Mais le public ne voit que le prix catalogue, pas le prix effectivement payé.
Pourquoi cela vous dérange-t-il?
Cela mène à une perception faussée. Les autorités contrôlent, dans le système de santé, chaque prestation et chaque petit rabais dans les moindres détails. Dans le même temps, des remboursements confidentiels, dont personne n’a le droit de parler, sont convenus à grande échelle pour les médicaments protégés par un brevet. Et cela signifie aussi qu’en Suisse, grâce aux fortes remises consenties sur les médicaments, nous bénéficions de prix très avantageux, plus bas que chez nos voisins.
L’opacité nous profite à tous, puisque grâce à de tels rabais, nous payons moins de primes. Pourquoi cette façon de faire vous inquiète-t-elle?
La discussion se déplace en ce moment sur la pression des Etats-Unis. La conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider alimente une fausse impression lorsqu’elle indique, devant les médias, que la Suisse ne se laissera pas dicter ses prix par les Etats-Unis. Car il ne s’agit pas de savoir si les médicaments deviennent plus ou moins chers en Suisse.
Pourquoi?
Les Etats-Unis veulent fixer leurs prix sur la base de pays comparables, et, par là, les réduire massivement. Ce n’est un secret pour personne que les Américains paient des prix nettement plus élevés, parfois absurdement, pour leurs médicaments. Comme référence pour la fixation de leurs tarifs, ils exigent désormais la liste des prix nets de différents pays. Les rabais y sont inclus. La conséquence est prévisible:
C’est la menace que les entreprises pharmaceutiques brandissent actuellement.
Non, nous sommes un petit marché et, en termes de chiffre d’affaires, quasiment insignifiants pour les fabricants internationaux. Si, en revanche, une arrivée précoce sur le marché suisse met sous pression les prix de l’immense marché américain, l’entreprise pharmaceutique responsable préfèrera attendre un ou deux ans. Et c’est précisément ce qui pose problème à nos patientes. Nous ne pourrions plus leur offrir les meilleurs soins. Cela me préoccupe beaucoup.
En ressentez-vous déjà les effets?
Cette évolution a déjà commencé. Mais dans le grand public, on ne s’en aperçoit pas du jour au lendemain.
Les médicaments innovants sont souvent coûteux, mais leur bénéfice supplémentaire est discutable. Leur prix élevé est-il justifié?
Je considère que c'est de l'ordre de la polémique. Cette impression naît des valeurs moyennes issues des études. Mais l’oncologie ne fonctionne pas ainsi. Chez trois patientes sur dix, une thérapie ne fonctionne pas. Chez une quatrième, elle doit être interrompue à cause des effets secondaires. Les autres en profitent en revanche pendant des années.
Y en a-t-il un exemple?
De nombreux. Quand j’étudiais, une femme atteinte d’un cancer du sein métastatique vivait en moyenne deux ans et demi. Aujourd’hui, je suis des femmes qui vivent depuis dix ans avec leur maladie, travaillent, ont une famille et mènent une vie largement normale. Bien sûr, cela ne vaut pas pour chaque patiente ni pour chaque type de cancer. Mais les progrès des 15 dernières années sont énormes. Quiconque travaille quotidiennement avec ces personnes le constate directement.
Cela signifie-t-il que n’importe quel prix est justifié?
Non. Je suis oncologue, pas économiste de la santé. Combien un médicament a le droit de coûter est une question politique et sociétale. Mais que personne ne prétende qu’il n’y a pas de progrès médical. Il existe. C’est pourquoi nous devons discuter de la manière dont nous voulons le financer.
Et comment pouvons-nous nous libérer de la pression des Etats-Unis?
Un premier pas serait l’honnêteté. Nous devons enfin exposer comment le système actuel fonctionne réellement, y compris les rabais opaques. Tant que cette base nécessaire à une discussion fondée sur les faits fera défaut, tout le monde parlera sans s’entendre et des écrans de fumée polémiques seront lancés.
Que se passe-t-il si aucune solution n’émerge?
Alors il sera à l’avenir plus difficile d’accéder tôt aux nouveaux médicaments. Celui qui a assez d’argent essaiera de se les procurer à l’étranger et de les payer lui-même. Celui qui ne le peut pas devra attendre.
L’industrie pharmaceutique n’a-t-elle pas la responsabilité de créer aussi un accès aux nouveaux médicaments pour les patients suisses?
Non. Les entreprises pharmaceutiques sont des sociétés internationales. Elles veulent gagner de l’argent. Je peux le comprendre. Les caisses maladie poursuivent leurs propres intérêts, tout comme la Confédération. C’est pourquoi cela ne sert à rien de chercher sans cesse des coupables. Nous avons besoin d’une solution nationale grâce à laquelle la Suisse aura aussi, à l’avenir, un accès précoce aux innovations. (trad. ysc)
