Cette proposition soutenue par 84% des écologistes suisses crispe les Verts
Une agriculture plus durable, moins d'élevage au profit des cultures végétales, la protection de la biodiversité et des ressources en eau: autant d'objectifs auxquels les Verts devraient naturellement souscrire. Ce sont précisément ceux que défend l'initiative sur l'alimentation. Sans surprise, elle recueille le soutien de 84% des sympathisants écologistes, selon un premier sondage publié récemment par l'institut de recherche gfs.bern.
Mais au Parlement, l'initiative est loin de susciter le même enthousiasme chez les élus verts. Elle leur donne plutôt des sueurs froides. Certains préféreraient qu'elle n'ait jamais vu le jour, ou du moins qu'on n'en parle plus jusqu'à la votation du 27 septembre. «Cette initiative, c'est vraiment n'importe quoi», confie un parlementaire sous couvert d'anonymat, avant de pousser un soupir.
Le oui divise les Verts
Au Parlement, aucun élu n'a voté en faveur de l'initiative. Les Verts en approuvent les objectifs, mais jugent sa mise en œuvre problématique. Le parti a officiellement décidé de laisser la liberté de vote. Les Jeunes Verts, eux, y sont favorables, et la section thurgovienne est déjà la première section cantonale à avoir appelé à voter oui à l'initiative. D'autres pourraient suivre. Le PS et les Vert'libéraux recommandent de voter non, pour les mêmes raisons que les Verts.
Le conseiller national vert Kilian Baumann reconnaît avec diplomatie que la situation est «délicate». «Nous avons encore beaucoup à faire pour convaincre et expliquer notre position, y compris dans nos propres rangs.»
Une initiative contre-productive
C'est surtout le taux d'auto-approvisionnement que l'initiative veut inscrire dans la Constitution qui pose problème aux écologistes. Il devrait passer de moins de 50% actuellement à 70% en l'espace de dix ans. Dans une interview au Tages-Anzeiger, la conseillère nationale verte zurichoise Meret Schneider a mis en garde contre les «énormes dommages collatéraux» qu'entraînerait une telle hausse. Pour augmenter rapidement le taux d'auto-approvisionnement, il faudrait intensifier la production. Autrement dit: davantage de pesticides et d'engrais, et moins de surfaces consacrées à la biodiversité.
Mais pour Christine Badertscher, le principal problème se situe au niveau de la consommation. La conseillère nationale verte bernoise, agronome de formation, siège au comité opposé à l'initiative. «Tant que les gens ne mangeront pas spontanément davantage de lentilles et de haricots, l'initiative aura surtout pour effet d'accroître le tourisme d'achat», prévient-elle. C'est pourquoi elle juge l'initiative contre-productive.
Pro Natura partage cet avis. D'autres organisations environnementales avaient encore soutenu l'initiative sur l'alimentation lancée par Franziska Herren lors de la récolte des signatures. Depuis, elles ont changé de camp.
Les écologistes prennent leurs distances
«La situation n'est plus la même aujourd'hui», explique Marcel Liner, de Pro Natura, pour justifier ce revirement. Pour mettre en œuvre l'initiative dans le respect de l'environnement, c'est-à-dire sans recourir à davantage de pesticides, il faudrait une volonté politique en ce sens. «Mais les rapports de force au Parlement ne sont plus les mêmes aujourd'hui. Je ne crois plus que l'initiative puisse être mise en œuvre d'une manière qui soit réellement bénéfique pour l'environnement», déplore-t-il.
C'est du moins la ligne défendue officiellement. Mais il est certain que si l'initiative semble aujourd'hui vouée à l'échec, la personnalité de celle qui la porte, Franziska Herren, n'y est pas étrangère. D'anciens alliés lui reprochent de camper sur ses positions idéologiques et de rester sourde aux conseils. Un contre-projet soutenu par les Verts, le PS et les Vert'libéraux a échoué au Parlement.
Dans ce contexte, le rejet du camp écologiste relève aussi, dans une certaine mesure, de l'opportunisme: l'échec de l'initiative se profile depuis un certain temps déjà et personne ne veut y consacrer inutilement du temps et de l'argent. Autre raison: les écologistes ne veulent pas laisser Franziska Herren leur dicter leur agenda.
Le mauvais souvenir de 2021
Mais les Verts et les organisations environnementales restent surtout marqués par la dernière grande bataille dans les urnes autour de l'agriculture. L'initiative pour une eau potable propre, elle aussi lancée par Franziska Herren, ainsi que l'initiative contre les pesticides de synthèse avaient été soumises au vote en 2021. Toutes deux avaient été rejetées.
«Nous ne voulions pas revivre une campagne aussi violente», confie une source. Depuis, la question de l'alimentation est devenue si sensible politiquement qu'il faut avancer avec énormément de prudence, raconte une élue sous couvert d'anonymat. Elle assène:
«A l'époque, cette campagne a laissé trop de traces», a également déclaré la conseillère nationale verte Meret Schneider au Tages-Anzeiger. «Je n'ai aucune envie de revivre cette guerre culturelle entre défenseurs de l'environnement et agriculteurs.»
Pour éviter qu'un non massif à l'initiative ne fragilise le camp écologiste lors de futures revendications, les Verts et leurs alliés poursuivent donc avant tout un objectif pendant la campagne: prendre clairement leurs distances avec le texte. Reste encore à faire passer le message auprès de leur base. (trad.: mrs)
