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Cette injection n’est pas autorisée, mais les jeunes se l'arrachent

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Les injections amincissantes sont à la mode. (image symbolique)Image: DPA

Fabrizio s'injecte du «Triple G» pour rajeunir, il raconte

Le rétatrutide est considéré comme l’injection amaigrissante la plus puissante à ce jour. Mais le médicament n’est pas encore autorisé en Suisse. Des jeunes en bonne santé l’achètent pourtant illégalement sur internet, dans l’espoir de vivre plus longtemps et en meilleure santé.
22.03.2026, 07:0622.03.2026, 07:06
Stephanie Schnydrig et Thomas Studer / ch media

«On dirait un peu l’appartement d’un junkie, avec les seringues qui traînent partout», plaisante Fabrizio. «Mais on s’y habitue.» Le jeune homme de 28 ans – qui ne souhaite pas que son vrai nom apparaisse – se tient dans sa cuisine. Dans une main, il tient un paquet de seringues; de l’autre, il sort une petite boîte en carton du réfrigérateur. A l’intérieur se trouvent plusieurs ampoules remplies d’un liquide transparent.

Il s’agit de différentes substances composées d’acides aminés, appelées peptides. Fabrizio espère améliorer sa santé grâce à elles – raison pour laquelle il se les injecte depuis quelques semaines.

Ces substances ne sont pas autorisées. Pourtant, les réseaux sociaux regorgent d’influenceurs issus des milieux du fitness et du «biohacking» qui racontent comment l’injection de peptides a amélioré leur poids, leurs sensations corporelles, leur digestion, leur peau ou leur sommeil. Fabrizio confirme:

«La hype autour des peptides est énorme. Un peu comme le bitcoin en 2019»

Un de ces peptides, que Fabrizio utilise lui aussi, est particulièrement populaire en ce moment. Il s'agit du rétatrutide, considéré comme l’injection amaigrissante la plus puissante jamais développée. On le surnomme «Triple G». Contrairement à ses prédécesseurs – Wegovy et Mounjaro –, il active trois récepteurs hormonaux à la fois: le GLP-1, qui signale la satiété et réduit l’appétit; le GIP, qui renforce la réponse insulinique après un repas; et le glucagon, qui augmente la dépense énergétique et favorise la combustion des graisses.

Un rajeunissement biologique de cinq ans

Dans le milieu du biohacking, les injections amaigrissantes sont observées de près depuis longtemps. Dans ce cercle – mais aussi chez certains chercheurs sérieux –, l’idée circule qu’elles ne se contentent pas de faire perdre du poids, mais qu’elles agissent directement sur le métabolisme et réduisent les marqueurs d’inflammation, des processus étroitement liés au vieillissement biologique.

Bryan Johnson, actif dans le milieu «anti-âge», a lui aussi expérimenté des préparations de GLP-1 à faible dose. David Sinclair, chercheur à Harvard, a également confié à CH Media avoir testé ces médicaments. Il est toutefois revenu depuis à une stratégie reposant exclusivement sur le sport – notamment parce que l’on ignore encore «si ces médicaments peuvent prolonger la vie de personnes qui ne sont pas en surpoids».

Les données solides sur les injections amaigrissantes et l’allongement de la vie sont en effet rares. L’une des rares études contrôlées par placebo provient des Etats-Unis, mais n’a pas encore été évaluée par des experts indépendants. Elle portait sur 84 personnes vivant avec le VIH, un groupe qui, malgré des traitements efficaces, présente souvent des signes de vieillissement biologique accéléré – notamment en raison d’inflammations chroniques et d’une accumulation de graisse viscérale.

Pendant 32 semaines, la moitié des participants a reçu chaque semaine du sémaglutide, l’autre un placebo. Dans le groupe traité, plusieurs «horloges épigénétiques» – des outils scientifiques mesurant l’âge biologique – ont ralenti leur cadence. Le rajeunissement estimé était de deux à cinq années biologiques. Des marqueurs spécifiques du sang, du cœur, des reins et du foie se sont eux aussi rapprochés de valeurs plus «jeunes».

Reste à savoir si l’effet persiste après l’arrêt du traitement et s’il peut être transposé à des personnes en bonne santé. Les analyses des chercheurs américains suggèrent toutefois que la diminution de la graisse abdominale joue un rôle central. Ce tissu graisseux libère en effet particulièrement beaucoup de substances inflammatoires.

Et c’est précisément là que commence la spéculation autour du rétatrutide. Parce qu’il élimine encore plus de graisse que ses prédécesseurs, il pourrait aussi ralentir davantage le vieillissement biologique. Dans le milieu «anti-âge», certains parlent déjà du premier «médicament de longévité».

Timo Müller, chercheur de renommée internationale sur l’obésité et à l’origine du concept Triple-G, explique:

«La particularité du rétatrutide est que le glucagon agit directement sur le foie et stimule la combustion des graisses»

Pour les personnes diabétiques, c’est donc très pertinent sur le plan thérapeutique. Mais, selon lui, il ne s’agit pas là de rajeunissement:

«Ces médicaments ne fonctionnent que tant qu’on les prend. Si on arrête, le poids et les paramètres métaboliques reviennent généralement à leur niveau initial»

Pour Timo Müller, ces injections doivent donc rester des instruments cliniques – et non des outils pour «biohackeurs».

Potentiellement mortel

Comme le rétatrutide n’est actuellement disponible que dans le cadre d’essais cliniques, certains intéressés se tournent vers des copies illégales. C’est le cas de Fabrizio, qui vit à Bâle et travaille dans le secteur créatif. Il a commandé le produit sur le site d’un laboratoire situé dans un autre pays européen.

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Le rétatrutide montre des effets étonnants dans les études, mais il n'est pas sans risque.Image: Carol Yepes

Le groupe pharmaceutique américain Eli Lilly, qui prévoit de commercialiser le médicament d’ici 2027, met en garde contre ces copies:

«Les médicaments contrefaits et les produits du marché noir ne sont ni testés ni réglementés. Ils peuvent être dangereux – parfois même mortels»

Fabrizio reconnaît qu’il a ressenti une certaine hésitation au moment de sa première injection. Il ne savait pas exactement ce qu’il s’injectait. D’ailleurs, l’emballage du produit qu’il a commandé indiquait être destiné à la recherche et non à la consommation humaine. Dans une communication publiée l’été dernier, l’institut suisse des produits thérapeutiques Swissmedic mettait explicitement en garde contre ce produit et d’autres injections amaigrissantes «fausses et trompeuses».

Fabrizio, lui, explique que ce laboratoire lui a été recommandé par des amis:

«Ils sont plongés depuis des années dans la scène du biohacking et ils vont très bien»

Ce sont d’ailleurs ces mêmes amis qui l’ont initié aux peptides et à leurs effets potentiels. Car Fabrizio n’est pas un candidat classique pour une injection amaigrissante: il a longtemps joué au football, il est sportif et mince.

Mais depuis plus d’un an, il souffre d’une inflammation à la cuisse. Il ne peut plus jouer au football et les thérapies classiques n’ont pas permis de guérir sa blessure. Le jeune homme ne remet pas en cause le système de santé suisse:

«Mais quand les médecins m’ont dit que je devrais peut-être apprendre à vivre avec la douleur, je n’ai pas voulu l’accepter»

Depuis début janvier, il s’injecte deux peptides réputés dans le milieu pour favoriser la cicatrisation. Selon lui, ses douleurs ont déjà nettement diminué. Pendant deux semaines, il a aussi pris du rétatrutide, qui serait également anti-inflammatoire.

Pour ne pas trop solliciter son corps, il a pour l’instant interrompu l’injection amaigrissante. Mais une fois sa blessure guérie, il envisage volontiers d’y revenir. Il décrit la substance comme un «remède miracle». Il n’a constaté aucun effet secondaire, mais un meilleur sommeil, plus d’énergie, une tête plus claire, moins de faim et une perte de poids notable. «En deux semaines, le rétatrutide m’a sûrement fait perdre quatre kilos.» Il pèse aujourd’hui un peu moins de 80 kilos pour 187 centimètres.

Or, ce qui l’intéresse le plus, ce n’est pas son poids, mais les effets sur son sang. Ses amis biohackeurs – eux aussi de poids moyen – auraient vu leur taux de cholestérol et d’insuline s’améliorer grâce au rétatrutide. Fabrizio ajoute avec malice:

«Et si, en plus de meilleurs résultats sanguins, j’obtiens un six-pack, je ne vais pas me plaindre»

Quand l’optimisation devient une obsession

Chercher à tirer le maximum de soi dans tous les domaines de la vie correspond de plus en plus à l’air du temps. Une étude de 2019 portant sur plus de 40 000 étudiants américains, canadiens et britanniques montre que le perfectionnisme a fortement augmenté au cours des 30 dernières années. Les jeunes générations pensent non seulement que les autres attendent davantage d’elles, mais elles se fixent aussi des exigences plus élevées – envers les autres comme envers elles-mêmes.

Arno Schmidt‑Trucksäss, professeur de médecine du sport à l’université de Bâle, voit là un parallèle avec la productivité industrielle. Les machines, les ordinateurs et les nouvelles technologies ont accru l’efficacité et l’automatisation – créant une pression pour que l’être humain fonctionne lui aussi toujours plus vite et plus efficacement.

Il relativise toutefois l’ampleur du phénomène d’auto-optimisation:

«Cela concerne une minorité de personnes»

Mais les réseaux sociaux, qui exposent en permanence ces styles de vie idéalisés, créent une présence constante de modèles à imiter, ce qui peut augmenter la pression.

Arno Schmidt-Trucksäss ne veut toutefois pas condamner en bloc l’auto-optimisation. L’activité physique et une alimentation équilibrée renforcent la résilience physique et améliorent les performances mentales. Les personnes en meilleure forme dorment généralement mieux, résistent davantage au stress et se concentrent plus facilement. L’optimisation du corps n’est donc pas une fin en soi: elle profite à la santé psychique, au travail, aux relations et à la vie sociale dans son ensemble.

La question décisive est toutefois, selon lui: à quel moment ce qui est bénéfique bascule-t-il dans la contrainte? Quand cela devient-il source de stress? Quand se retrouve-t-on dans ce que le professeur appelle une «camisole d’optimisation»? Et à quel moment commence-t-on à recourir à des moyens discutables? Par exemple aux stéroïdes anabolisants, répandus dans le bodybuilding amateur. Ou à des médicaments délivrés sur ordonnance, parfois même pas encore autorisés, comme le rétatrutide.

Pour les personnes souffrant d’obésité pathologique ou d’un «food noise» intense – un flot permanent et envahissant de pensées liées à la nourriture –, ces médicaments amaigrissants peuvent être une bénédiction, reconnaît le Arno Schmidt-Trucksäss. Mais le problème apparaît lorsqu’il n’existe aucune indication médicale et que la motivation est uniquement esthétique ou liée à l’optimisation personnelle. Le spécialiste souligne:

«Beaucoup de ceux qui prennent ces préparations ne savent pas qu’ils ne se rendent pas service – au contraire»

La pratique est en effet risquée. Chaque corps possède un «setpoint», c’est-à-dire une plage de poids régulée par les hormones et le métabolisme que l’organisme tente de maintenir. C’est pourquoi beaucoup de personnes reviennent rapidement à leur poids initial après un régime ou une maladie – voire au-delà en cas de perte de poids rapide: le fameux effet yo-yo. Arno Schmidt-Trucksäss explique:

«Pour maintenir le poids sur le long terme, il faut généralement prendre ces médicaments toute sa vie. Et je me demande sincèrement si cela vaut la peine pour un ou deux kilos de moins sur la balance»

La santé comme «but ultime»

A cela s’ajoute une attente probablement trompeuse: celle qu’une personne déjà en bonne santé puisse encore optimiser ses valeurs sanguines grâce à ces préparations – cholestérol, glycémie ou graisse du foie. En règle générale, plus une personne est malade, plus le bénéfice absolu d’un médicament est important.

A l’inverse, dans un organisme sain, il reste peu de marge d’amélioration, comme le souligne Arno Schmidt-Trucksäss:

«Il se peut que certains paramètres deviennent légèrement meilleurs grâce à un traitement médicamenteux – mais ce gain est à peine cliniquement pertinent chez les personnes en bonne santé»

Des études menées avec des médicaments contre l'excès de cholestérol chez des personnes en bonne santé ont montré ce phénomène.

Dans ces cas, la balance bénéfice-risque bascule donc rapidement vers le négatif. En effet, aucun médicament n’est dépourvu d’effets secondaires. Le professeur de médecine insiste:

«Pourquoi accepter cela si l’on est déjà en bonne santé?»

Fabrizio, quant à lui, ne nie pas que le biohacking, la longévité et les injections de peptides peuvent devenir addictifs:

«Mais découvrir jusqu’où l’on peut pousser les capacités de son propre corps, cela me fascine»

Que ce soit pour guérir une blessure, améliorer la qualité du sommeil ou réduire le taux de graisse corporelle.

Il sait qu’il fait «plus pour sa santé» que beaucoup d’autres. Quand la nuit tombe, l’écran de son iPhone et les lampes de son appartement prennent une teinte rougeâtre afin de faciliter l’endormissement. Une étagère de sa cuisine est remplie de compléments alimentaires et, deux fois par an, il fait analyser son sang pour rechercher d’éventuels marqueurs tumoraux. Dans cette logique, les peptides apparaissent presque comme l’étape suivante naturelle.

Fabrizio conclut:

«Le but ultime est d’être heureux et en bonne santé. Si on peut résoudre de petits problèmes facilement pour gagner ainsi quelques années de vie supplémentaires et de meilleure qualité, pourquoi ne pas le faire?»

(adapt. tam)

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