«C’est plus qu’un drame, c’est un cauchemar»: ils pleurent leurs chevaux
La mort a frappé sur les pâturages de la montagne de Moron, dans le Jura bernois. Douze chevaux, dont quatre poulains, ont péri dans la nuit de samedi à dimanche après avoir avalé des samares, le fruit de l’érable, ce rejeton de la nature que les enfants appellent des hélicoptères. Ils appartenaient à Philippe Geiser et sa fille, Audrey Steulet.
Leur exploitation, située au lieu-dit Les Ruaux, à Cortébert, dans le Vallon de Saint-Imier, paie le plus lourd tribut à cette intoxication nommée myopathie atypique, contre laquelle il n'y a pas de vaccin. Plusieurs élevages d’équidés ont été touchés dans le Jura et le Jura bernois. On compte 25 pertes. Un bilan très provisoire.
Philippe Geiser et Audrey Steulet reçoivent dans le coin cuisine d’un employé résidant sur l’exploitation même. Abattus par ce coup du sort, ils témoignent. La jeune femme ne cherche pas longtemps ses mots:
Le père raconte:
«Une pouliche était à terre»
Inquiets, Philippe Geiser et Audrey Steulet sont alors retournés «avec une équipe» sur les pâturages de Moron. A leur arrivée, il faisait déjà nuit et une pouliche était à terre. Elle ne pouvait plus se lever. Il a fallu l’euthanasier. Un vétérinaire s’en est chargé. Audrey Steulet reprend le récit:
Le dimanche matin, le père et sa fille se rendent en urgence à l'endroit qu'ils avaient quitté la veille au soir, suite à l'appel affolé d’un employé qui se trouve sur place. Ce qu’ils découvrent les horrifie. Quatre poulains sont au sol, atteints à leur tour. Eux aussi devront être euthanasiés. Sept autres chevaux de cette exploitation du Jura bernois sont morts depuis des mêmes causes.
Les rescapés de Moron sont en sursis. Ils reçoivent actuellement des soins dans quatre cliniques vétérinaires de Suisse alémanique. Audrey Steulet rapporte, les yeux embués:
Tous deux remercient «les amis» qui leur ont donné un coup de main pour acheminer les chevaux vers des lieux de soins.
Casquette «Team Geiser» sur la tête, blouson bleu marine, l’air d’un homme bon, le père remonte aux causes: à ce week-end pluvieux et tempétueux des 24 et 25 octobre, une semaine avant l’hécatombe.
Audrey Steulet enchaîne: «Avec l’été très chaud qu’on a eu, les samares étaient chargées en sucre plus que d’habitude, ce qui a dû augmenter leur toxicité. Et puis, normalement, ici, à cette époque, contrairement à cette année, on a déjà les premières gelées, qui atténuent voire suppriment l’effet toxique.»
De 5000 à plus de 50 000 francs
Ce mardi 3 novembre, le ciel bas du Vallon de Saint-Imier pèse du plomb. L'ambiance, aux Sources, nom de l’élevage de chevaux fondé par Philippe Geiser il y a trente ans, est chaleureuse comme peut l’être le verre de l’amitié après une épreuve. Les stalles renferment 80 demi-sang et franches-montagnes, auxquels il faut ajouter les 36 manquants de la montagne de Moron, dont certains ne reviendront pas. Le manque à gagner? Pour l’heure, incalculable. Cela va de 5000 francs pour des poulains, à plus de 50 000 francs pour certains adultes.
Qui dit exploitation dit vente. Les chevaux élevés aux Sources, à Cortébert, équipent la Garde républicaine en France, les armées suisse et italienne, des polices montées cantonales et de pays étrangers. La monte sportive et les activités touristiques sont d’autres débouchés.
Directeur d'un centre pour «des gens en marge»
A quoi s’ajoute un emploi thérapeutique. Les Sources, c’est d’abord le nom donné à un centre médico-social de Sonceboz, dont Philippe Geiser, né dans ce village du bas du Vallon et marié à une Jurassienne du canton du Jura, est le directeur, son premier et autre travail.
Jordana est une jument de 17 ans. Portante, elle attend un poulain ou une pouliche. Audrey et son père l’entourent pour la photo. La trentenaire pratique l’équitation depuis «toute petite». Elle a fait partie de l’équipe de Suisse et pris part à des concours hippiques prestigieux, Genève, Saint-Gall, Bâle.
La relève porte peut-être le nom de Camille Weiss, 18 ans, qui vient de Nods, sur l’autre versant du Chasseral, la montagne qui donne son identité à la région. «Ça fait 13 ans que je monte à cheval, je me destine au concours complet», confie-t-il, casque sur la tête, prêt-à-monter Danton, un demi-sang, son «préféré.» Camille effectue un CFC de professionnel du cheval aux Sources. «J’ai dix chevaux sous ma responsabilité», dit-il fièrement. Le «décès» des chevaux l’affecte. Il était «en congé» quand c’est arrivé. Ce n'est peut-être pas plus mal.
Quand il a vu les samares, ces fruits de l’érable, tombées au sol après le temps tempétueux des 24 et 25 octobre, il a tout de suite rentré ses chevaux à l’écurie, affirme-t-il.
«La myopathie atypique est une maladie connue. Les Belges, chez qui elle a déjà fait des ravages, l’appellent la serial-killer des chevaux. La dernière fois qu’elle avait tué un nombre important de chevaux en Suisse, c’était en 2020.»
Plusieurs facteurs expliquent cette attaque de myopathie atypique cette année Suisse, selon Mario Gandolfo:
«Le temps a été chaud et sec longtemps, les fourrages pour les bêtes ont manqué et manquent toujours, ce qui explique que des chevaux étaient encore dans les pâturages en octobre, à une époque où ils sont en principe rentrés à l’écurie. Le temps tempétueux du troisième week-end d’octobre a fait tomber les samares.»
Pour Mario Gandolfo, «il y a peut-être un problème de cohabitation entre l’érable, un arbre qui résiste au réchauffement climatique, qui se plaît chez nous et qui fait de l’ombre aux bêtes dans les champs, et les chevaux». L’éleveur rappelle à ce propos une discussion à ce sujet qui s’était tenue dans le canton du Jura il y a environ cinq ans. Personne n’a semble-t-il tranché la question à l’époque.
