Bouffe, stand-up et apéro à vie: le drôle de pari d'un resto romand
Il faut reconnaître à Edouard Delore qu'il ne manque pas d’idées. Chez Just B, son futur resto-bistrot-théâtre à Malley, le trentenaire veut servir des plats mijotés le midi, des plats à partager le soir, organiser de l’impro, du stand-up, du théâtre pour enfants, des événements, puis, un jour, des dîners-spectacles où même le menu et la pièce seront assortis.
«On vise une expérience multisensorielle», résume-t-il. Des oliviers dans la salle, des sons d’ambiance avec des chants d'oiseaux les jours de pluie, des chocolats chauds crémeux façon madeleines de Proust liquides… L’idée est de jouer autant sur le goût, l'odorat, la vue ou l’ambiance générale.
Derrière ce programme chargé, il y a aussi l'idée d'éviter le rush entre le resto et le théâtre. «Soit on va au restaurant et on stresse parce qu’on n’a pas le temps de manger le dessert, soit on va au théâtre et, quand on sort, il est 22h30 et les cuisines ont fermé», explique son associé Paul Estansan.
Le mardi sera consacré à l’impro, le mercredi soir au stand-up, tandis que les enfants auront leur rendez-vous l’après-midi. D’autres spectacles seront planifiés ponctuellement le vendredi ou le samedi.
Une scène pour découvrir des talents romands
Edouard Delore et ses rêves de théâtre ne débarquent pas de nulle part. Architecte d’intérieur de formation, il fait lui-même de l’impro depuis trois ans et a déjà été associé à un restaurant, où il avait tenté de développer une partie de ce qu’il imagine aujourd’hui pour Just B. L’expérience s’est mal terminée et l’établissement a depuis fermé.
Paul Estansan arrive, lui, par l’autre versant du projet. Il a participé à plusieurs ouvertures de restaurants en Suisse et à l’étranger. Les deux hommes se sont rencontrés par hasard, dans un bar. «Son idée était un peu farfelue, et moi je le suis un peu aussi, alors je me suis dit “allez, on y va”», sourit ce Français du Sud-Ouest, amateur de bons vins et de bonne cuisine, lui aussi dans la trentaine.
Derrière l’idée farfelue, il y a une rêve. «On veut faire connaître de jeunes artistes», insiste Delore. Cet été, ils sont partis au Festival d’Avignon avec des amis, des T-shirts et un QR code annonçant «nouvelle scène suisse recherche comédiens». Si Malley fonctionne, ils veulent reproduire le modèle ailleurs en Suisse romande. Ainsi, un jeune humoriste découvert à Lausanne pourrait tourner dans plusieurs salles du réseau.
Ont-ils aussi pensé aux «locomotives», des humoristes connus, capables de remplir cette nouvelle salle? Ils assurent avoir déjà des contacts, mais préfèrent taire les noms pour le moment. Les premiers mois serviront de rodage, avant une montée en puissance à partir de 2027.
Une soirée pour toutes les bourses
Côté assiette, les deux associés ne comptent pas «révolutionner la cuisine», comme l'explique Estansan. Le midi, Just B misera sur des plats mijotés. Bœuf bourguignon, blanquette de veau... Des recettes qui rappellent les repas de famille du dimanche. Le soir, changement d’ambiance, avec des plats à partager autour d’un verre.
La carte s'adaptera aux produits locaux et de saison. Un terroir qui n’empêchera pas quelques incartades, avec par exemple «du bon jambon de Pata Negra, et des soirées ponctuelles autour de la truffe, des huîtres ou du caviar», promet Paul Estansan.
Reste un paradoxe, comment faire cohabiter une cuisine bistronomique avec des soirées stand-up plus accessibles? «On veut s’adapter à toutes les bourses», assure Estansan. Pour une sortie comprenant resto et spectacle, ils avancent un ticket inférieur à 70 francs par personne, hors gros extras.
Pour les soirées impro, l’entrée devrait coûter cinq francs, avec une boisson comprise. Un montant qui n’a pas vraiment pour vocation à financer le spectacle, mais à empêcher les no-show; Delore en a déjà fait l’expérience comme comédien.
Et ce ne sont pas les spectacles payants qui vont remplir les caisses. «On veut donner un maximum au comédien, environ 70%, parce que c’est un métier compliqué», explique Delore. Le théâtre doit donner une identité au lieu, et le restaurant, avec 80 places à l’intérieur et près de 50 en terrasse, faire tourner la boutique.
Le choix du quartier peut toutefois faire hausser un sourcil aux plus lausanno-centrés. A quelques pas de la gare de Prilly-Malley et de la Vaudoise Arena, les deux associés espèrent attirer les habitants du coin. «On oublie un peu ceux qui habitent autour et qui doivent prendre le métro pour aller à Lausanne», relève Edouard Delore.
Les deux hommes espèrent aussi voir des Lausannois venus pour assister à un match de hockey. Les horaires seront adaptés aux rencontres.
Des objectifs et des projets
Le lancement passe par un crowdfunding, qui propose notamment un «apéro à vie». Les associés reconnaissent toutefois que la campagne n’a, pour l’instant, pas encore atteint les objectifs.
Mais qu’importe; dans un an, Delore espère voir 40 à 60 personnes midi et soir, et un théâtre rempli à 80%. Avec l’idée aussi de faire grandir le staff avec le lieu. «Chez nous, quelqu’un peut commencer à la plonge et devenir, pourquoi pas, chef de salle dans un futur Just B», sourit-il.
Une dispersion qui pourrait transformer le rêve en usine à gaz? «Si demain, on fait tout ça en même temps, oui, on se casse la gueule», admet Estansan. Les deux hommes veulent poser les pierres une par une. La première, donc, à Malley. Pour l'heure, il reste à convaincre le public que des petits plats à partager, un Negroni «avec de très bons gins» et un humoriste peuvent constituer une excellente soirée. Rendez-vous est pris; l'ouverture est prévue pour la fin octobre.
