J’ai testé ce resto des stars à Paris et c’était atroce
C’est précisément pour tester ce paradoxe entre «les stars s’y précipitent» et «pourtant ça a l’air éclaté» que j’ai voulu y aller. Car malgré ce glamour hollywoodien présenté sur les réseaux sociaux, les avis Google racontent une toute autre histoire: service désastreux, ambiance nulle, cuisine décevante, expérience client catastrophique. C’est très, trèèèès intrigant.
J'irais même plus loin: sur le papier, il y a tout pour que ça me donne extrêmement envie d’aller voir. Alors un soir de novembre, j’ai réservé une table pour deux. Mon oncle parisien m'accompagnera, il est l'acolyte idéal, avec son regard aiguisé et légèrement hautain (coucou Tonton <3).
L’expérience commence bien avant l’arrivée sur place. Réserver dans ce lieu (dont je vous balancerai le nom plus tard #suspense) ne relève pas d’un simple coup de fil ou d'un clic. Ici, il est impossible de quémander une table sans donner les coordonnées de sa carte bancaire, non pas comme une garantie symbolique, mais comme l’acceptation tacite d’un ensemble de conditions qui donnent tout de suite le ton.
En cas d’annulation tardive ou d’absence, cinquante euros par personne sont débités. Okay. Mais surtout, le restaurant se réserve le droit d’appliquer un minimum de consommation de 100 euros par convive pour les tables allant jusqu’à six personnes. Pour les groupes plus importants, le minimum grimpe à 150 euros par tête.
Le tout est rappelé dans un mail de confirmation où l’on insiste lourdement sur un dress code «CHIC ET ELEGANT», écrit en majuscules, entre autres règles:
Avant même de passer la porte, le client comprend qu’il n’est pas ici pour être chaleureusement accueilli façon «vive la Toscane», mais éventuellement toléré. Bonne ambiance.
Le soir venu, l’arrivée est à la hauteur de la mise en scène promise. Un ballet d’hôtesses nous accueille à l’intérieur, dans une succession de sourires polis et mécaniques. On nous prend nos manteaux, nos écharpes, on vérifie notre réservation, on nous guide dans un couloir avant de nous confier à un serveur.
Tout est fluide, chorégraphié. Au premier coup d'œil, la salle impressionne: verrière, plusieurs mètres de hauteur sous plafond, de belles banquettes, des miroirs, une lumière tamisée mais chaude. C’est indéniablement photogénique. Instagrammable.
Toscane made in Netflix
Mais très vite, un sentiment étrange s’installe. Tout semble faux, comme un décor de cinéma soigneusement pensé pour produire une ambiance plutôt que pour raconter une vraie histoire. L’Italie est fantasmée, esthétisée, mais aussi passablement aseptisée. On se croirait dans une Toscane de plateforme de streaming, façon Emily in Paris, pas celle des trattorias bruyantes et vivantes.
A peine assis, un premier détail vient fissurer l’illusion (et mes tympans): la musique. Elle est beaucoup trop forte. Pardon, je rectifie: BEAUCOUP TROP FORTE. Il ne s’agit pas d’une musique d’ambiance discrète, «chic et élégante», mais d’une bande-son presque agressive, qui envahit l’espace (et mon cerveau) et empêche toute conversation normale. On doit se pencher pour s’entendre, hausser la voix, renoncer à toute intimité.
Autour de nous, la clientèle est majoritairement internationale. Les clients, des groupes bruyants, parlent principalement en anglais. Il se dégage une énergie de lounge davantage que de restaurant.
«Ça pue, non?»
Le serveur arrive avec les menus. Il est froid, expéditif, ne nous donne aucune suggestion. On commande deux verres de vin, à seize euros pièce, une burrata à partager, deux pici cacio e pepe et un poulpe grillé. Des choix stratégiques: cette recette de pâtes est particulièrement simple et demande peu d’ingrédients. Autrement dit, un plat avec lequel il est difficile de tricher. Le poulpe, lui, est délicieux si la cuisson est réussie, ignoble si elle est mal maîtrisée. On croise les doigts.
La burrata arrive rapidement. Les boissons, non. Nous commençons donc l’entrée sans, attendant le vin en vain. Il faudra finalement le réclamer à plusieurs reprises à ce serveur à qui on a l’impression de demander la lune. Pour le moment, le service ressemble davantage à ce que décrivent les avis Google que ce que Jeff Bezos a pu vivre quelques semaines avant moi.
Pendant ce temps, une odeur bizarre, du genre qu'on n'est pas censés sentir dans un restaurant, parvient jusqu’à nous. Une odeur âcre, désagréable, qui n’a rien à voir avec la cuisine. En regardant autour de moi, je constate qu’une cliente à la table voisine… fume. Elle tire nerveusement sur une iqos, à moitié cachée sous la table. A l’intérieur, à côté des gens qui mangent.
Je le signale au serveur, qui me répond, imperturbable mais agacé, «je sens rien, moi». Père courage. Ce n’est qu’en interpellant la cliente moi-même que la situation se règle, non sans une certaine incompréhension de sa part.
Oui putain, je MANGE. Là encore, le vernis «chic et élégant» s’effrite un peu plus. Ma patience avec.
Un pneu pour la table 18
Les plats arrivent avec leur mise en scène. Les pici sont mélangés devant nous dans une meule de pecorino, sous les regards de la salle. Le spectacle est réussi. Le résultat...

Beaucoup moins. Si le goût est correct, la texture est catastrophique. Les pâtes sont trop cuites, molles, pâteuses, sans tenue. Rater les pâtes. Dans un «restaurant italien».
Mon oncle et moi sommes au bord du fou rire nerveux. Le poulpe vient confirmer la déception. Il est certes bien grillé, mais il est mille fois trop cuit, dur, caoutchouteux. A ce prix-là, autant manger un pneu sur un parking. Et on a beau essayer de se dire «au moins, ça se mange», à ce stade, il devient difficile de parler d’accident. La cuisine manque de précision, de respect du produit, de rigueur. De tout, en fait.
Autour de nous, l’ambiance continue de se dégrader. La fumeuse anxieuse et anxiogène est partie, et c’est un groupe d’Américains qui prend sa place et s’installe à la table voisine. Ils sont encore plus bruyants que les autres clients. L’une des femmes porte une Rolex Daytona. Selon mon oncle, c’est un symbole ultime de mauvais goût».
J'éclate de rire. L'ambiance est nulle, la bouffe aussi, mais au moins, on rigole.
A peine assise, Daytona sort son téléphone et entame... une visio. A table. A voix très haute. Pendant de longues minutes. Personne n'intervient pour lui demander de ranger son machin, ou au moins de HURLER MOINS FORT, ni parmi ses proches, ni le serveur. J'ai envie de lui lancer mon pneu cramé dessus. La fumeuse nous manque.
Et bon anniversaire à tout le monde
A l’heure du dessert, le service atteint un sommet de désinvolture. Le serveur nous tend les cartes sans même nous regarder, occupé à parler à Daytona et ses amis. Nous commandons un tiramisu et une tarte au citron meringuée. Lors de la réservation en ligne, par curiosité journalistique, j’avais coché la case «anniversaire».
Le serveur n’a manifestement pas jugé utile de se soucier de l’identité de celui ou celle qui célébrait une année de plus. Il dépose les desserts avec deux bougies scintillantes, façon pétards de boîte de nuit, ceux qu’on plante dans les bouteilles de vodka, et lâche simplement:
Puis il repart, son mépris sous le bras. On éclate encore de rire, un rire nerveux, tant la scène est lunaire. Le niveau de je-m'en-foutisme frôle la verrière.
Les desserts ne rattrapent absolument rien. La tarte est correcte, bien que lourde, sans aucune finesse. La pâte est trop épaisse, mais le goût citronné, bien que trop sucré, remonte un peu le niveau. Le tiramisu, en revanche, est franchement mauvais: ultra sucré, farineux, mal équilibré. Une fin à l’image du reste du repas, décevante et sans âme.
Le dernier clou du spectacle se trouve aux toilettes. Une seule cabine, et une lunette visiblement usée, jaunie, sale. Dans un établissement qui facture plus de deux cents euros pour un dîner à deux (ce qui, rappelons-le, est beaucoup pour la France), ce détail n’est pas anodin. C’est si laid que je prends les toilettes en photo. En voilà une que l’établissement ne partagera sûrement pas sur Instagram.
D’ailleurs, j’en profite pour aller jeter un coup d'œil à leurs derniers posts. Des stars qui font tourner les serviettes, Jeff Bezos, des mannequins qui font la gueule, Jessica Alba, Post Malone, le casting d’Emily in Paris… On peut citer encore Mike Tyson, vêtu d’un CHIC ET ELEGANT short.
Le boxeur américain n’a semble-t-il pas lu le mail de confirmation précisant que les shorts étaient interdits, mais manifestement, quand on s’appelle Mike Tyson, on peut y aller en short. Soit parce que quand on est un athlète de la trempe de Tyson, on fait peur au personnel qui n'ose pas dire «ze short, c'est not good», soit parce que quand on s’appelle Mike Tyson, on peut se saper n’importe comment et ça passe crème quand même. Dress code à géométrie variable: strict pour la plèbe, inexistant pour les stars. Bref.
«Bonne adresse à Paris»
Lorsque nous quittons la table, un enchaînement confus de gestes et d’indications du personnel nous pousse vers la sortie. Manteaux, écharpes, on nous rend nos affaires et nous souhaite une bonne fin de soirée. Chacun, de son côté, pense que l’autre a réglé.
C’est alors que le serveur nous court après, nous accusant de vouloir partir sans payer. Un zèle bien ironique, quand on repense à son absence totale d’investissement pendant tout le service. Je règle l’addition: 203 euros. Juste assez pour éviter l’humiliante application du minimum de consommation. Au moment de payer, le terminal propose des pourboires de 15, 20 ou 25%. Je choisis zéro, sans hésiter.
Ce restaurant, qui s'appelle le Siena, n’est absolument pas un lieu pour les amateurs de saveurs italiennes. L’établissement est pensé comme un décor en carton pâte, un lieu où l’image, les selfies avec des stars et le m’as-tu-vu priment sur l’assiette. On y soigne une apparence qui rappelle la Toscane pour quiconque n’a jamais mis les pieds en Toscane. Et on y néglige l’essentiel: la cuisine, le service, l’ambiance, l’expérience humaine.
Les stars, étrangement, ont l'air d'y trouver leur compte. Les clients ordinaires, eux, sont beaucoup plus partagés dans les commentaires Google. Mon oncle et moi, on repart avec l’impression d’avoir payé très cher pour assister à un spectacle parfaitement grotesque et mangé des pâtes trop cuites. Ce spot entre aisément dans la catégorie «t'as des bonnes adresses à Paris?» pour les gens que je n'aime pas. Bon app'!
