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«Disposer d’un agent pathogène complètement nouveau après manipulation et pouvoir en plus en faire son vaccin, on parle là de la possibilité d’une arme biologique.» Image: Shutterstock

«Arrêtons de collecter partout des virus et d'en faire n’importe quoi»

Le virologue français Bruno Canard, spécialiste des coronavirus, nous aide à comprendre la nécessité de découvrir comment est né le fameux SARS-Cov-2.



Deux hypothèses ont encore cours: le virus est passé d'une chauve-souris à l'homme par l'intermédiaire d'un autre animal, ou alors il s'agit du résultat d'un accident de laboratoire à Wuhan, en Chine, lors d'une expérimentation de virus. L'OMS et bon nombre de scientifiques à l'international estiment que l'enquête effectuée par la Chine est insatisfaisante et que toutes les pistes devraient encore être exploitées. Mais pourquoi est-ce si important? Nous avons appelé le directeur de recherche CNRS Bruno Canard, spécialiste des coronavirus.

On ne sait toujours pas si le SARS-Cov-2 a été transmis à l’homme par un hôte intermédiaire ou s’il s’est échappé d’un labo lors d’une manipulation de virus appelée «gain de fonction». Un gain de fonction, c’est quoi?
Bruno Canard:
C'est lorsqu'un pathogène ou un organisme acquiert une nouvelle fonction, par des manipulations de laboratoire (ou par des phénomènes naturels d’ailleurs). Or, cette appellation de «gain de fonction» est très large car on a affaire à beaucoup de cas différents. Par exemple, en pensant opérer une perte de fonction, on fait parfois un gain de fonction, et inversement. Le gain de fonction est une expérimentation complexe qui peut être très dangereuse. Par exemple lorsqu'on examine la manière dont il affecte les capacités du virus à contaminer des espèces différentes.

En quoi trouver l’origine précise du virus permettrait de mieux prévenir les prochaines épidémies?
Les méthodes de prévention des prochaines épidémies en dépendront. Si la cause du virus est naturelle, il faudra répertorier les pathogènes, faire des échantillonnages dans les populations de l’hôte intermédiaire, observer s’il a beaucoup de distance génétique avec l’être humain et prendre les mesures de protection appropriées – par exemple très strictes s’il ne faut qu’une ou deux mutations pour que le virus passe à l’homme. Ces mesures consisteront à veiller à ce que cet animal soit le moins exposé possible à l’être humain. Si le virus a fuité d'un labo, il faudra éviter de faire des manipulations sur les pathogènes répertoriés ou, si nous décidons collectivement de continuer ce genre de manipulations, il faudra faire en sorte qu’elles soient strictement encadrées et vérifiables, comme le sont par exemple les recherches sur l’énergie nucléaire. Ce qui n’est pas le cas actuellement.

La Chine, en tout cas, se barricade. Mais y a-t-il un problème mondial d’absence de cadre, de contrôle avec d'éventuelles sanctions?
Oui. Très concrètement, on pourrait imaginer qu’une formation beaucoup plus rigoureuse soit demandée pour pouvoir travailler sur les gains de fonction. Et qu’avant d’obtenir un financement, il y ait une évaluation des risques. Il serait bon que ces choix politiques ne soient pas remis à l’appréciation d’un seul virologue, menant son expérience dans son coin en se disant «je vais voir ce que ça fait». Certes, le moteur de l’innovation scientifique est l’indépendance d’esprit, la créativité, mais un juste milieu doit et peut être trouvé.

Si cette pandémie est due à un incident dans un labo, cela voudra dire qu’il est théoriquement possible de provoquer un désastre mondial à partir d’un virus?
Tout à fait. Il faut imaginer ce que ça signifie pour notre futur. Disposer d’un agent pathogène complètement nouveau après manipulation et pouvoir en plus en faire son vaccin, on parle là de la possibilité d’une arme biologique. On entre dans une dimension totalement inédite.

Or, ne faut-il pas paradoxalement continuer de faire du gain de fonction en labo pour mieux comprendre les virus et donc prévenir les épidémies?
Oui, mais il convient de faire la balance entre l’intérêt théorique des virologues et épidémiologistes d’un côté, et la mise en danger de beaucoup de personnes avec des manipulations de laboratoire qui peuvent s’avérer dangereuses de l’autre. Ainsi:

«Il est indispensable de placer de solides garde-fous pour les recherches sur les gains de fonction, afin d'éviter qu'on se retrouve dans des situations critiques où l’on provoque maladroitement une pandémie»

Il n’est même pas sûr qu’on sache un jour la vérité sur l’origine du Covid-19. Etes-vous plutôt optimiste à ce sujet?
On ne peut pour l’instant procéder que par absence de preuves. On va pouvoir s’écorcher les yeux pendant des lustres sur les séquences de virus qu’on a à disposition et faire des calculs de probabilité, mais tant qu’on n’aura pas trouvé l’animal intermédiaire (dans le cas où il s’agit d’une origine naturelle), il n’y aura pas de preuve.

Et si c’est une fuite de labo chinois… on risque de ne jamais savoir, non?
Il est vrai qu’actuellement, nous n’avons pas accès aux séquences qui ont déjà été étudiées dans le labo de Wuhan et aux données des travaux réalisés. Or, du point de vue chinois, les pressions des autres pays pour obtenir le fin mot de l’histoire sont ressenties comme très invasives. Beaucoup de pays n’accepteraient pas qu’on entre chez eux fouiller les frigos. Il faut prendre en compte cette réalité. Il n’empêche, beaucoup de virologues regrettent en effet que des efforts énormes aient été fait avec les experts chinois au moment de l’enquête commandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui ont commencé à collaborer au niveau mondial, mais qui ont fini par témoigner d’un manque de coopération.

Au niveau de la population, on a constaté une montée du conspirationnisme pendant le Covid, mais aussi un manque de débat, du moins au tout début. Comment s'en sortir?
La meilleure réponse face au conspirationnisme est d’avoir des données solides et de s’en tenir à l’analyse. Mais les anti-conspirationnistes fanatiques entravent aussi la recherche de la vérité. A un moment donné, quand nous, les scientifiques, voulions en savoir plus sur l’origine du virus et apportions des éléments et des questionnements, nous pouvions facilement être taxés de complotistes. Or, il est absolument légitime et nécessaire de continuer cette investigation.

Au fond, quelle que ce soit l’origine du SARS-Cov-2, on devrait déjà prendre au niveau mondial toutes les mesures évoquées ici pour éviter de nouvelles catastrophes, non?
Oui. Pour le dire crûment, arrêtons de collecter partout des virus dans la précipitation et d'en faire n’importe quoi. Une autre priorité est de protéger la biodiversité. Enfin, après une grande concertation et un vrai débat, il sera indispensable au niveau politique d’introduire des lignes de conduite qui soient le plus adaptées possible aux sociétés qu’on veut mettre en place. A savoir des sociétés prospères, respectueuses du futur et sûres, au sens de «non dangereuses».

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