Il a enquêté 6 ans sur la rumeur la plus mortifiante d'Hollywood
Il existe des enquêtes qui demandent du temps. Le Watergate, par exemple. Les Panama Papers. Ou, apparemment, la gerbille de Richard Gere. Allen Salkin appartient à cette catégorie assez particulière de journalistes qui, lorsqu’ils tombent sur une question absurde, ne parviennent manifestement plus à la lâcher. La sienne pourrait se résumer ainsi:
Précisons immédiatement l’essentiel: aucune preuve n’a jamais permis d’établir que cette histoire était vraie. C’est précisément ce qui la rend passionnante. Car, quarante plus tard, elle obsède encore.
Pour ceux qui auraient eu la chance de passer les quatre dernières décennies à l’abri de ce monument du folklore hollywoodien, remontons rapidement le fil. La légende veut que, dans les années 1980, Richard Gere se soit présenté au Cedars-Sinai Medical Center de Los Angeles avec un petit rongeur logé dans un endroit où les manuels vétérinaires déconseillent formellement de ranger une gerbille. L'animal y aurait été introduit dans le cadre d'une pratique sexuelle.
Il n’existe aucune preuve publique de cette visite aux urgences, aucune radiographie authentifiée et aucun témoignage médical vérifiable permettant de confirmer l’histoire. Pourtant, elle s’est répandue aux Etats-Unis, puis ailleurs, jusqu’à devenir indissociable du nom de Richard Gere. Et tout cela à une époque où ni X, ni TikTok, ni Facebook, ni même le Web tel que nous le connaissons n’existaient.
Richard Gere, rappelons-le, est alors l’une des plus grandes stars de cinéma américaines. American Gigolo en 1980, An Officer and a Gentleman en 1982, puis, quelques années plus tard, Pretty Woman. Beau, riche, célèbre et bientôt marié à Cindy Crawford: bref, une cible idéale pour une histoire suffisamment scandaleuse pour être racontée en gloussant devant la machine à café.
Qui l'a inventée?
C’est ici qu’entre le journaliste Allen Salkin. Le journaliste américain a passé six années à examiner des documents, fouiller des archives et interroger médecins, personnalités hollywoodiennes et témoins afin de comprendre comment cette histoire avait commencé et pourquoi elle refusait de mourir. Le résultat est «Gerbil», une série documentaire en douze épisodes produite par The Hollywood Reporter.
Les deux premiers chapitres ont été publiés le 17 septembre; les suivants arriveront chaque jeudi prochain. Le premier, «The Word», dure une quarantaine de minutes. Le reporter y raconte notamment comment un indice fourni par la fille d’un médecin urgentiste des années 1980 l’a convaincu que cette histoire grotesque méritait peut-être une véritable enquête.
Le deuxième épisode nous emmène à Philadelphie en 1985. Et il porte un titre magnifique: «The Philadelphia Gerbil Panic of 1985». Allen Salkin y explore une piste antérieure à la version impliquant Richard Gere. A l’époque, une histoire similaire aurait circulé autour de Jerry Penacoli, présentateur de télévision très connu à Philadelphie.
Le journaliste cherche donc à déterminer si Penacoli pourrait être, en quelque sorte, le «patient zéro» de cette épidémie de gerbilles imaginaires. Témoignages et archives permettent de reconstituer comment la rumeur circulait déjà dans la ville avant de se fixer, plus tard, sur l’une des plus grandes stars de Hollywood.
Une fake news avant les réseaux sociaux
La rumeur est d’autant plus fascinante qu’elle s’est propagée sans les outils auxquels nous attribuons aujourd’hui la viralité. Pas d’algorithme, pas de bouton «partager», pas de compte anonyme capable de toucher trois millions de personnes en une nuit. Juste des conversations, fax, humoristes, rédactions, soirées et des gens jouant au téléphone arabe. La légende s’est ensuite incrustée dans la culture populaire.
Et Richard Gere, dans tout ça? En 1991, Barbara Walters lui avait demandé à la télévision pourquoi quelqu’un chercherait à lui nuire ou à l’humilier de cette façon. L’acteur avait fini par répondre, en substance, que les motivations de ceux qui inventent des histoires folles ne le concernaient pas.
Allen Salkin précise toutefois que son enquête lui a montré que cette histoire avait bel et bien affecté son protagoniste.
D'autant que, quarante plus tard, l'histoire de la gerbille n'a manifestement pas fini de nuire à l'acteur. Lorsque Richard Gere critique l’administration Trump à propos du démantèlement de l’USAID, Steven Cheung, directeur de la communication de la Maison-Blanche, lui a répondu... là où le bat blesse.
Pourtant, pour le moment, Richard Gere ne compte pas s'impliquer dans cette nouvelle enquête visant à blanchir son nom.
Dans l'article qui explique son projet, le journaliste Allen Salkin affirme avoir demandé à l'interviewer. Sans succès: un représentant s'est contenté de lui répliquer que l’emploi du temps de l’acteur ne lui permettait pas de participer. Le journaliste espère toutefois qu’il changera d’avis au fur et à mesure de la sortie des épisodes.
D'ailleurs, l'histoire pourrait donner raison au reporter: il cite pour exemple Tom Hanks, qui avait fini par participer au podcast «Dead Eyes», dans lequel l’acteur Connor Ratliff enquêtait obsessionnellement sur la raison pour laquelle la star l’avait fait virer, des décennies plus tôt, d’un petit rôle dans Band of Brothers.
Mais derrière le caractère franchement cocasse de l’entreprise d'Allen Salkin se cache une question étonnamment actuelle. Comment une histoire sans preuve devient-elle une «vérité» culturelle?
Il fallait bien douze épisodes et six ans d'enquête pour éclaircir tout ça.
