C'est une épidémie. Et le virus touche tous les organes de l'industrie du divertissement. Quand le cinoche ne nous fourgue pas un énième Indiana Jones ou Ghostbusters, il rentabilise les morts notables en fomentant des biopics à faire chialer le Père-Lachaise.
Quand les stars de la musique ne revisitent pas leurs propres chefs-d'œuvre, ils réveillent leur petit cœur de rockers à la retraite, dans l'espoir que ce vieux blouson en cuir ne les boudine pas trop. Un nouvel album? Pensez-vous... trop risqué. La plupart du temps, on arme une tournée, bien souvent gigantesque, hors de prix, limitée dans le temps et vendue comme le retour d'un messie que personne ne réclamait à voix haute.
Les frères Gallagher©, musicalement décédés il y a quinze ans au cours d'une énième brouille au festival Rock En Seine, viennent de commettre l'irréparable: la réanimation d'Oasis. Et ils n'ont sans doute jamais été aussi sobres au moment de la signature du contrat, leur promettant des pièces d'or pour l'éternité.
Chez les quadras du monde entier, en revanche, c'est un tel séisme qu'on dirait qu'un fauteuil inédit du Corbusier vient d'être découvert dans une brocante du XIe arrondissement de Paris.
Hélas, ce qui ressemble méchamment à une arnaque à la nostalgie fait logiquement saliver les nombreux enfants des nineties. Les mêmes qui ont troqué depuis longtemps la veste en jean pour les couches-culottes du dernier. On le sait, le passé n'a pas de prix, sinon le prix d'un billet de concert et la perspective de ne pas parvenir à s'en procurer.
Si les tarifs de cette brouette de concerts britanniques ne seront connus que ce samedi, au moment de la ruée vers l'or, les fans se préparent déjà à hypothéquer la vieille bicoque de leur grand-mère.
Un piège si bien tendu que l'opinion publique se gargarise sans sourciller avec l'idée que les frangins se seraient enfin réconciliés. Liam et Noel, plus doués pour échanger des tessons de bouteille que des idées de refrain, ont toujours composé (et chanté) aux extrémités d'un ring sur lequel ils crachaient soigneusement sur les tubes de l'autre.
Une attitude de rejetons des banlieues de Manchester qui a fait leur fortune, mais qui jure aujourd'hui avec cette fausse ambition de fêter naïvement le retour d'un époque révolue. Celle du rock à guitares, des chambres d'hôtel défoncées et de la franchise en interview. Le gentil Harry Styles, qu'ils haïssent copieusement, a pris le relais avec un sourire Colgate que Noel et Liam n'ont jamais eu besoin d'afficher pour vendre des disques.
Fans: “I can’t wait for the Oasis reunion!”
— chris🧼 (@bleachy_chris) August 27, 2024
The Gallaghers after two minutes on stage together: pic.twitter.com/XKli5vK3CV
Qu'il n'y ait aucune méprise: Oasis mérite sans discussion sa place au panthéon de la britpop et pas seulement pour avoir animé les bals du collège avec Wonderwall. Les voix fainéantes et nasillardes les plus inspirées et rentables du music business ont consolé des millions de gamins boutonneux: quatre petits mois après le suicide de Kurt Cobain, la fratrie pondait son premier et meilleur album, Definitely Maybe. (Définitivement peut-être.)
Un titre qui résume à lui seul l'existence borderline d'un gang qu'on croirait sorti tout droit d'un (bon) film de Guy Ritchie. Mais cette rétrospective réchauffée au micro-ondes et à but lucratif, qui ne surpassera jamais leur sanctification à Wembley il y a trop de décennies, est un doigt d'honneur aux fans. Même en cas de joie immense, une fois dans les tribunes.
Si l’argent se passe volontiers des sentiments, la créativité collective exige de tolérer l’ego du voisin. Et les frères Gallagher sont trop riches (et trop vieux) pour ça.