Malgré Trump, ce Suisse ne «regrette pas» sa façade
Mercredi, 11h17, le bitume de Courgevaux (FR) n’a pas d’autre choix que de se laisser rôtir sous un ciel caniculaire. A l’instar de beaucoup de grandes villes américaines, les trottoirs sont aussi déserts que la circulation est dense. Ce n’est pas très étonnant: dans un boucan d’enfer, l’imposante route cantonale qui relie Fribourg à Morat déchire ce village en deux, comme une bonne vieille artère de Los Angeles.
Pour les rares piétons téméraires, la traverser sans se faire embrocher par un poids lourd requiert l’agilité d’un cow-boy en plein rodéo. De bon augure pour rejoindre la maison américaine la plus fribourgeoise de Suisse. A moins que ce soit l’inverse?
Indemnes de l’autre côté de la chaussée, nous partons à la chasse de ce trésor inhabituel, découvert par hasard au détour d’une publication Instagram. Depuis trente ans, une maison bouscule apparemment l’architecture discrète et uniforme de cette petite commune de 1458 habitants avec une façade rouge et bleu de taille XXL.
Nous voulions en avoir le cœur net.
Et nous n’avons pas été déçus.
Surréaliste? Un peu. Cette petite cité-dortoir et agricole fribourgeoise n’a rien du patelin typique du Nevada. Le propriétaire de la maison étoilée a pourtant le cœur qui baigne encore «dans les grandes étendues de ce pays presque infini». C’est ce que Charly Rohrbach nous avouera quelques minutes après nous avoir sommés d’accepter une bière (puis deux).
De l’autre côté de la propriété, l’homme prend l’apéro démarré à la Suze et à l’ombre de son rêve américain, en compagnie de quelques amis. «Vous me raconteriez l’histoire de cette étrange baraque?», qu’on lui balance tout sourire, conscient de passer pour le touriste qui brise une vieille routine.
Les journalistes, ça le connaît. Trois décennies plus tôt, les micros, les caméras et les calepins de tout le pays déboulaient dans la région pour ne rien manquer d’une guéguerre qui fera date. Sur le ring, on retrouvait Charly Rohrbach et sa façade bariolée, face à un Conseil communal qui goûtait assez peu ses fantaisies made in America.
En 1998, les élus lui donnent alors trente jours pour nettoyer sa petite folie peinte «en deux semaines». Gonflé à bloc, il se hissera jusqu’au préfet pour se faire entendre: «Aucune base légale ne leur permettait de me contraindre à effacer cette peinture. J’ai gagné», raconte celui qui, depuis, est affectueusement surnommé «l’Américain» par une bonne partie des habitants du village.
Au son du décapsuleur, on apprend que notre interlocuteur a «20 ans et 663 mois». Coquetterie typique du retraité qui voudrait encore avoir l’âge de parcourir la planète d’un pôle à l’autre. «Oh vous savez... Même les conneries, je les assume! Je regrette uniquement ce que je n’ai pas fait.» La formule n’est pas gratuite. Charly a eu «la chance» de fouler plus de 80 pays dans sa vie, parce que «si l’opportunité se présente, ça ne se refuse pas».
Il attendra pourtant la quarantaine avant de déflorer les Etats-Unis. Pourquoi si tard, alors qu’il est fasciné par les States depuis les bancs d’école? «Avant, je devais bosser, jeune homme. Il y a des obligations dans la vie!»
Celui qui fût, entre autres, chauffeur routier saura se rattraper. D’abord en 1995, embarqué pendant trois semaines par un «copain policier qui devait suivre des cours auprès du FBI». Ce sera la côte ouest. Sur leur feuille de route improvisée, de l’océan au désert, Los Angeles, San Diego, Las Vegas. Il jouera même quelques sous au casino.
Ce qu’il affectionne aux Etats-Unis? «Les plaines, la nature, les villes mythiques, les longues routes, la taille impressionnante du territoire. L’Amérique idéalisée, celle des cartes postales, qui nous fait tant rêver et qu’il faut absolument voir au moins une fois dans sa vie. Les Américains, eux, resteront toujours des Américains».
Depuis sa première conquête de l’ouest, il se fera logiquement tamponner le passeport à plusieurs reprises par les Customs Officers. En faisant profiter les copains de son expérience. Mais sans jamais s’aventurer sur la côte est. Sans affronter Washington ou New York, «pas vraiment ma tasse de thé».
Les Etats que Charly a déjà traversés sont d’ailleurs vissés sur «Beverly Hills Blvd», autrement dit l’un des flancs de sa maison. L’Arizona, l’Alaska ou Hawaii y côtoient les plaques de l’Australie et de Panama.
Pas peu fier de son tableau de chasse, «l’Américain» se montre aussi bon joueur, puisque de l’autre côté de la fenêtre sont alignées les plaques des Etats qu’il aurait bien voulu arpenter, de l’Ohio à l’Iowa.
«J’aime l’Amérique, pas la politique américaine»
Si Charly est intarissable sur «son» Amérique, il ne faut en revanche pas lui parler de la Maison-Blanche. A l’époque déjà, en 1995, au moment de dégainer les premiers pots de peinture, sa passion ne concernait en rien Bill Clinton, alors président. «J’aime l’Amérique, pas la politique américaine. C’est vraiment très différent».
Trente ans plus tard, alors que les gesticulations controversées de Donald Trump grippent le tourisme et la réputation des Etats-Unis, on lui demande s’il regrette parfois d’avoir recouvert sa façade d’un drapeau que le républicain va-t-en-guerre s’est quasiment approprié.
Il ne s’arrête pas en si bon chemin: «Trump oublie qu’il n’est pas américain, mais européen. Les vrais Américains ont été chassés de leurs terres par les côlons. Son Make America Great Again, c’est vraiment une belle connerie». Les origines germano-écossaises du président n’ont donc pas échappé au pétillant retraité, qui ne voudrait surtout pas que l’on puisse confondre sa maison avec un sombre refuge MAGA.
Sur la terrasse de la maison étoilée, l’heure tourne, les ventres gargouillent et les vannes fusent. La faute au soleil et à la Suze qui tapent en stéréo. Au fil de la discussion, Charly a été doucement chambré par ses amis, sans doute gênés d’avouer leur fierté d’avoir pour coéquipier d’apéro une véritable personnalité régionale.
Sans compter que le village et ses élus ont évidemment fini par accepter l’étrange édifice américain. La politique de Donald Trump n’a rien changé à cela. Une employée de l’épicerie du coin nous confirmera plus tard à quel point la bâtisse et son propriétaire font désormais «partie du patrimoine»: «C’est une attraction. Il y a trente ans, les touristes se pressaient pour photographier la façade. Aujourd’hui, un peu moins. Elle est en revanche très utile quand il faut indiquer une direction aux visiteurs: tu prends à droite après la maison américaine!»
Même son de cloche du côté de la syndique de Courgevaux:
Avant de prendre congé de «l’Américain», on aimerait bien sûr l’immortaliser devant sa façade. «Vous voulez que je m’habille?» nous répond-il, manifestement taquin. Devant notre mine un poil circonspecte, Charly, pourtant bel et bien habillé, se lève en ricanant avant de disparaître à l’intérieur.
Ses amis, eux, savent très bien ce qu’il mijote et en rajoutent une couche avec un private joke: «Pas sûr qu’il puisse encore l’enfiler depuis le temps, vous savez.» Quelques secondes plus tard, le voilà de retour avec sa surprise. Et autant vous dire qu’en arrivant à Courgevaux, on ne s’attendait pas vraiment à pouvoir photographier l’Oncle Sam du canton de Fribourg, en personne et en Birkenstock.
En chemin vers le drapeau étoilé, qui a d’ailleurs récemment reçu une nouvelle couche de peinture fraîche, on évoque ensemble ces maisons qui font grise mine en Suisse, comparées aux façades américaines personnalisées, colorées, bigarrées.
Des Painted Ladies de San Francisco aux maisons créoles des Keys, les baraques étasuniennes brillent souvent par leur originalité. «Bah... ici, avant de refaire ses volets, il faut avoir appris le règlement communal par cœur, c’est un peu triste, mais c’est comme ça», soupire Charly, juste avant de dégainer la cerise sur le milkshake: son chapeau.

Charly Rohrbach a dormi dans cette maison toute sa vie. D’abord avec ses parents, puis avec sa propre descendance. La façade américaine, elle, vit peut-être ses dernières années: «A mon époque, c’était normal d’habiter chacun son tour dans la maison familiale. Aujourd’hui, la jeunesse crée sa propre route et se disperse aux quatre coins du monde, c’est comme ça».
Ce grand amateur de T-bone steaks retournera-t-il une dernière fois aux Etats-Unis? «Oh... je n’ai plus l’énergie jeune homme. Et puis, on est bien ici, non?».
On opine du chef. Et pas seulement parce qu’on repartira avec un foulard américain et un coup de soleil sur la nuque en souvenir.
