Isabella était loin de savoir, en 2023, qu'elle se réjouirait tant de se rendre à un concert de Taylor Swift. Qu'elle finirait même pas compter les jours avant le monumental show. Cette Fribourgeoise de presque 53 ans ne s'en prépare pourtant pas moins soigneusement à pénétrer dans le Saint des Saints pour une «Swiftie», le stade Letzigrund, à Zurich. Son aventure débute mercredi, deuxième jour de concert pour l'Américaine.
«Je ne sais pas encore comment je vais m'habiller, ils annoncent de la pluie», me glisse-t-elle au bout du fil. Compte-t-elle se mettre aux couleurs de l'une des Eras de la superstar? «Non, je vais garder mes éternels jeans et T-shirt, je ne vais tout de même pas pousser le bouchon en achetant du merchandising», m'avise celle qui se sent encore indigne de porter le surnom honorable de «Swiftie».
Bien noté.
Isabella, elle, est une nouvelle recrue dans la famille des fous de Taylor Swift. C'est arrivé, un peu comme un accident qui fait du bien, ou comme un coup de foudre à Notting Hill.
Voici un an, quand les billets pour la tournée The Eras Tour ont été mis en vente, cette maman a eu l'idée de s'en procurer deux. 258 francs bien placés. «Je me suis rendu compte que tout le monde en voulait, alors je les ai acquis dans l'idée de les revendre», explique-t-elle. Son précieux achat coffré, cette infirmière anesthésiste de profession est poussée par une curiosité irrépressible. «Et si je regardais qui c'est, cette Taylor Swift, ce qu'elle fait?». Et surtout, pourquoi les villes du monde entier se mettent sens dessus dessous pour la recevoir?
En ouvrant YouTube, c'est tout un monde tapissé de diverses émotions qui s'ouvre à elle. Enchanted, d'abord, puis Lover. Les titres s'enchainent, avant de laisser place à 22, qui la soulève comme un bol d'air frais. «Un véritable boost qui nous rappelle ce que ça fait d'avoir cet âge-là, et d'être prêt à se laisser embarquer dans de nouvelles aventures, à tout moment». Un état d'esprit qui plaît bien à cette fan en gestation, qui a pour coutume de dire, à qui veut bien l'entendre: «53, mais 35 dans la tête».
De fil en aiguille, Isabella creuse et collectionne, comme un collier de perles, chaque titre qui la touche sur une Playlist Spotify, comprenant désormais une soixantaine de titres. Petit à petit, l'artiste née en Pennsylvanie est devenue omniprésente dans son panorama musical - et même dans sa vie, ose-t-on audacieusement. La transmutation en «Swiftie» s'est faite de façon lente mais progressive. Toutefois, parole de watsonnienne, en ce mardi 9 juillet, la transformation est complète.
Il faut dire qu'être piquée pour un artiste, c'est dans son ADN. Ado, déjà, Isabella n'hésite pas à faire l'école buissonnière pour aller assister au concert de Jean-Jacques Goldman. Minot, elle soupirait désespérément pour Michel Berger. «A 15 ans, j'aurais pu être à fond pour Céline Dion. Mais maintenant, c'est Taylor, c'est ainsi», relativise celle qui a déjà assisté à divers concerts, de Justin Timberlake à Adele.
Pour TayTay, ce sera différent. Isabella compte les mois. Puis les jours. Bientôt les heures. En plus, elle ne viendra pas au Letzigrund les mains vides. Notre interlocutrice a créé pour l'occasion des bracelets d'amitié. Des quoi? «Des "friendship bracelets" que les fans créent et s'échangent pendant les concerts de sa tournée The Eras Tour». La réponse fuse. Aucun doute; la quinquagénaire connait bien son dossier.
Impossible de ne pas être étonné et admiratif tout à la fois. Comment s'y est-elle pris?
Temps du petit atelier? Plus de trois heures. «J'ai fait des bracelets taille adultes, et d'autres pour enfants. Ceux-ci ont de jolis smileys», sourit la Fribourgeoise. Wow. Voilà qui la hisse au rang de Garde Rapprochée des fans de TayTay, non?
«Il faut avouer que c'est dingue, qu'à mon âge, j'aie accroché à ce point, mais je trouve vraiment drôle de me prêter au jeu». La raison? «Dans tous les autres concerts, on ne partage pas grand-chose avec les autres fans, si ce n'est l'instant présent, ou quelques vidéos». Mais les bracelets, eux, sont destinés à perdurer. «Je vais être si heureuse de repartir avec un petit morceau de quelqu'un d'autre», songe la Fribourgeoise. On frissonne presque. On commence à toucher le phénomène Taylor du bout du doigt.
Et les proches dans tout ça, ils ont remarqué le changement? «Certains membres de ma famille ou certains collègues me prennent pour une barjot». Isabella rit aux éclats. «Mais moi, je trouve ça très rigolo». La fan a même réussi à convertir deux nouvelles Swifties, les enfants d'un ancien collègue, pour qui elle a créé des breloques symboliques, et qui ne parlent plus que de leur nouvelle idole.
C'est aussi pour cela qu'Isabella dit apprécier l'artiste, pour son impact sur la jeune génération. «Elle est un modèle d'empowerment pour de nombreux jeunes entre 10 et 35 ans. Surtout pour les jeunes filles. Elle porte beaucoup de gens. le message est très fort: rien n'est impossible pour les jeunes femmes». Quant aux expériences décrites par ses paroles, celles de l'amour et des ruptures douloureuses, «on peut tous s'y retrouver. Qu'on ait 20 ou 50 ans». Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que son album préféré, c'est 1989, et que l'opus The Tortured Poets Department l'ait tant ébranlée.
Reste à voir si les émotions ressortent indemnes d'un show de trois heures. Isabella n'y pense pas trop. Elle a pris congé une demi journée. Le lendemain, la vie quotidienne reprendra son cours. Avec son lot de nouveaux bracelets au bras.