Ce jeune commerçant veut «faire revivre Lausanne» avec un projet unique
«Nous y voilà.» C'est avec un sourire éclatant et les yeux qui pétillent que Numa Cardinaux, 27 ans, nous ouvre la porte. Derrière la bâche en plastique qui recouvre encore une partie des baies vitrées, seul indicateur que le magasin n'est pas encore ouvert, un espace comme on en voit (trop) peu en Suisse.
Après plusieurs semaines de travaux, à quelques jours de l'inauguration, ce samedi, tout est en place. Une décoration brute, étudiée, épurée. Un stander en forme d'arc de cercle côtoie des meubles de créateur, des cabines en plexiglas et un large comptoir illuminé par des leds.
Ne vous méprenez pas: cet endroit n'est ni une galerie ni un énième café bobo. Il s'agit des nouveaux locaux de Numa Supply, l'unique magasin de Suisse romande spécialisé dans le t-shirt vintage.
Ils sont là, par dizaines. Dans tous les coins, des murs au plafond, exposés comme des oeuvres d'art. Les t-shirts de Numa, des trésors qu'il va dénicher aux quatre coins de la Suisse, d'Italie et d'Europe, dans des entrepôts de tri qu'il tient à garder secret.
Après avoir pris ses quartiers pendant un an du côté de Beaulieu, c'est au Flon, au coeur du centre-ville, que s'est installé Numa, dans un spot bien connu des Lausannois. Après avoir abrité «Pomp It Up» de 1992 à 2009, il était occupé par «Neverland», la boutique de sneakers pour enfants du même propriétaire, Toto Morand, jusqu'à l'hiver dernier.
«J'ai bossé chez 'Pomp It Up' pendant sept ans et je connais très bien le patron, Toto, qui est devenu un copain. C'est lui qui m'a proposé de reprendre cet endroit. J'ai sauté sur l'occasion sans hésiter», nous explique Numa en nous faisant le tour du propriétaire.
Au bout du fil, Toto Morand nous explique l'idée qu'il avait derrière la tête: «Quand j'ai ouvert 'Pomp It Up' il y a plus de trente ans, au Rôtillon, j'avais réussi à trouver des locaux très bon marché. C'est ça qui m'a permis de me lancer, se souvient-il. J'avais envie de proposer la même chose à des jeunes indépendants avec un projet solide, en leur sous-louant à un prix très avantageux».
Son choix s'est porté sur Numa et sur la créatrice Fariba De Francesco, qui occupera des locaux juste à côté, avec sa marque streetwear Isaac-Isaac.
On y trouvera quoi?
Malgré l'histoire très riche des lieux, Numa n'a pas tardé à faire sien de cet espace dont il a réimaginé les moindres recoins avec l'aide de 13or.ch, le studio d'un couple d'amis lausannois. «Après avoir pensé ensemble la DA du magasin, on s'est dit qu'on pourrait exposer certains de leurs meubles, qui sont disponibles à la vente. Je n'aurais jamais pu les acheter moi-même, rigole-t-il en effleurant la surface d'un étonnant fauteuil design en forme de coquille d'oeuf. C'était pas tout dans mon budget!»
Mais ce ne sont ni les meubles ni la décoration qui font la spécificité de Numa Supply. Ce sont ses vêtements.
Se pencher cinq minutes avec le fondateur sur un t-shirt, c'est découvrir tout un univers. Date précise, provenance, thème, design: Numa Cardinaux connait les moindres spécificités de ces vêtements fabriqués entre les années 70 et le début des années 2000. Un art subtil, puisque le prix d'un t-shirt vintage peut passer de quelques francs à des milliers.
«Certaines pièces, certains graphismes ou groupes de musique sont extrêmement recherchés et leur prix explose. C'est très difficile de comprendre la cote lorsqu'on ne s'y connait pas», explique le connaisseur, qui se voue corps et âme au t-shirt depuis une douzaine d'années.
De toute évidence, ce n'est pas le genre de pièces que vous trouverez au détour d'un rayon chez Numa Supply. Les t-shirts les plus chers de la boutique tourneront autour des 120 francs, quand le prix moyen sera de 40. «Je ne veux frustrer personne. Imagine la tête d'un client s'il tombe sur un t-shirt à 2000 francs au milieu des autres!»
D'autant que certains pourraient considérer que débourser 40 francs pour un t-shirt vieux de trois décennies n'est déjà pas très bon marché. «Les gens ont encore du mal à comprendre la différence entre une friperie et une boutique vintage. Ils se disent: 'C'est vieux, donc ce n'est pas cher.' Sans réaliser le travail de traque et de tri qu'il y a derrière, explique le patron de Numa Supply. Ce n'est pas grave».
D'ailleurs, son rêve serait un jour d'ouvrir une friperie, une vraie, en parallèle, pour pouvoir proposer de tout petits prix. «Mais on va d'abord s'assurer que ça marche ici», glousse-t-il.
Grands rêves et peur de la concurrence
Heureusement, le jeune indépendant a la niaque et un optimisme à toute épreuve. Quand on lui demande s'il ne craint pas la concurrence des plateformes de vente en ligne et des mastodontes comme Zalando, il balaie la menace d'un geste. «Pas du tout! Je ne veux surtout pas paraître arrogant, mais je ne propose absolument pas la même chose.»
«L'expérience client», parlons-en. Car en 2026, difficile (pour ne pas dire impossible) pour un commerce de survivre et de vendre ses produits sans proposer en parallèle un matcha glacé ou un cours de Pilates. N'est-ce pas une idée qui lu a traversé l'esprit? «Ah non! Moi, je viens des t-shirts. C'est tout. C'est ma spécialité. Hors de question que je commence à faire du café. Déjà, parce que ce n'est pas mon métier. Ensuite, parce que je me perdrais complètement. On ne pas tout faire», assure Numa.
Contrairement à d'autres commerces, il n'a également aucune envie de se mettre en scène sur les réseaux sociaux. «Je continue à faire ma promo sur Instagram comme si on était en 2016: poster de simples photos et une légende», glisse-t-il. «Je fais ça de manière très spontanée, comme j'ai toujours eu envie. C'est la meilleure des choses à faire.»
Ce qui ne l'empêche toutefois pas de vouloir faire de sa boutique un lieu hybride, ouvert aux évènements et aux collaborations avec des artistes, des DJ ou des festivals. Numa Supply sera notamment le pourvoyeur de t-shirts du très underground festival de Sévelin, qui se tiendra à Lausanne du 9 au 12 septembre prochain.
Les idées et les envies tourbillonnent dans la tête du fondateur de Numa Supply. Avec une volonté qui se dessine, aussi nette que le col d'un t-shirt des 90's bien coupé: faire de ce lieu un endroit vivant, qui fasse vibrer le centre-ville de Lausanne et qui bouscule les codes. «J'aimerais l'inscrire dans la lignée des commerces qui ont marqué cette ville: Maniak, Pomp It Up... Un univers de skate, de musique, un truc un peu alterno, comme celui dans lequel j'ai grandi», jure-t-il.
Numa Supply offrira un premier aperçu de ce rêve de vie ce samedi, lors de l'inauguration de la nouvelle boutique de Numa Supply, qui verra notamment l'emblématique DJ lausannoise Mandrax se glisser derrière les platines pour un set.
Quelque chose nous dit que ça va faire du bruit. Et durablement.
