Une crise «absolument explosive» menace l'Europe, prévient cet économiste
Guntram Wolff, professeur d’économie de l'Université libre de Bruxelles, est inquiet. Il voit des «signaux à prendre au sérieux» indiquant qu’une nouvelle crise financière se prépare. Et ce qui se s'amoncelle sur les marchés financiers a le potentiel de faire exploser l’Europe politique, affirme-t-il.
Mais que s’est-il passé? A la fin de la semaine dernière, le premier ministre français, Sébastien Lecornu, a présenté à l’Assemblée nationale, à Paris, son projet de budget pour 2027. Celui-ci devait en principe rassurer les marchés, mais il a fait exactement l’inverse: la France prévoit à nouveau un déficit de 5%, ce qui signifie que les efforts d’économies restent nettement en deçà des attentes.
Le problème de la dette française
La réaction des investisseurs ne s'est pas fait attendre: au lendemain de la présentation du budget, le «spread» est monté à 160 points de base. Cette valeur correspond à la prime de risque que la France doit payer, par rapport à l’Allemagne, pour sa dette publique. Jamais depuis la crise financière et de la dette de 2011-2012 il n’avait été aussi élevé. A un moment, le taux des obligations d’Etat français sur dix ans a atteint près de 5%.
Lundi matin, la nervosité a gagné la zone euro. La monnaie commune a chuté à l’ouverture des bourses et est tombée à son plus bas niveau face au dollar depuis 17 mois. Elle a aussi perdu beaucoup de valeur face au franc. Un signe clair que la crise française menace de contaminer l’Europe.
Le gouvernement à Paris a tenté de rassurer: émettre de nouvelles dettes ne poserait «aucun problème». Le ministre des finances, Roland Lescure, assure:
Cependant, c’est précisément là que le bât blesse. Aujourd’hui déjà, la France paie chaque année 65 milliards d’euros (60,5 milliards de francs) d’intérêts sur sa dette. Il s'agit là du plus gros poste de son budget, devant même l’éducation ou l’armée. Si les taux continuent de monter, le fardeau de la dette deviendra toujours plus lourd.
D'inquiétants signes avant-coureurs
Le problème, c’est qu’il n’y a guère de perspectives d’amélioration. Le candidat d'extrême gauche à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon a annoncé que, s’il était élu, il voulait jeter les dettes françaises «au feu». On ne croit pas non plus la candidate d’extrême droite Marine Le Pen capable de consolider le budget. Et un président issu du centre manquerait probablement de la majorité nécessaire au Parlement.
Pour le professeur d’économie Guntram Wolff, c’est là que réside le véritable danger: les doutes de fond sur la France se sont déjà ancrés. Selon lui, le risque est qu’un jour se produise un mouvement de masse et que de nombreux investisseurs retirent simultanément leur argent de France. La conséquence serait une explosion des taux d’intérêt français, ce qui précipiterait le pays dans le défaut de paiement.
Personne ne peut estimer quand un tel «point de bascule» sera atteint. Mais cela peut survenir assez brusquement. Les turbulences de la semaine dernière en étaient les signes avant-coureurs. Une nouvelle statistique aux chiffres économiques désastreux ou un sondage sur l’élection présidentielle pourraient suffire à le déclencher.
Et se pose alors la question décisive: qui pourrait encore sauver la France?
C’est précisément là que la situation se distingue fondamentalement de la précédente crise de l’euro. Pour l’Europe, la France est certes «trop grande pour faire faillite», mais elle est aussi «trop grande pour être sauvée», affirme Guntram Wolff.
Le problème de la Banque centrale européenne
L’économiste allemand juge «impensable» que la Banque centrale européenne (BCE) rachète des titres de dette français à grande échelle, comme elle l’a fait pour la Grèce. D’autant que la France a vécu au-dessus de ses moyens pendant les 35 dernières années sans interruption et n’a pas réussi, durant toute cette période, à tenir un budget équilibré. Si la BCE approuvait après coup cette politique par un gigantesque programme de rachat d’obligations, sa crédibilité serait anéantie.
Au lieu de cela, la BCE devrait adopter une ligne dure et contraindre la France à des réformes, avec les autres Etats de l’Union européenne. Le retour à un budget raisonnable est la seule possibilité de regagner la confiance des marchés, affirme Guntram Wolff.
Un tel programme d’assainissement imposé de l’extérieur s’accompagnerait toutefois sans aucun doute d’énormes épreuves sociales. Et ce, dans un pays déjà bloqué politiquement aujourd’hui.
De sombres perspectives
Pour l’Europe, la différence tient au poids de la France par comparaison avec la Grèce. Pour Guntram Wolff:
Avec la France, en revanche, les distorsions ébranleraient l’Europe jusque dans ses fondements. Surtout si elles se retournaient contre l’Allemagne et son passé historique. Guntram Wolff qualifie une telle conjonction d’«absolument explosive». Il conclut:
(trad. ysc)
