Ce détail protège les ventes stratégiques de Lindt face à Aldi
Qu’est-ce que Pâques et Noël ont en commun? Jésus, répondent les croyants. Le chocolat, répondent les économistes.
Les deux fêtes jouent un rôle crucial pour des fabricants comme Lindt & Sprüngli. En 2024, le géant du secteur a réalisé un chiffre d’affaires de 44,8 millions de francs. À Pâques, il vend des lapins en or; à Noël, des boules Lindor. Voilà les produits phares, presque sacrés, de la marque. Mais gare à qui tente de profiter de ce marché lucratif avec des imitations. Lindt & Sprüngli saisit régulièrement la justice contre des concurrents présumés.
Comme par exemple à l’Avent 2024, contre Aldi Suisse. Le groupe chocolatier a alors poursuivi le distributeur. Motif: les boules en chocolat proposées dans les rayons d’Aldi ressemblaient trop, selon lui, à ses boules Lindor. Peu avant Noël, le Tribunal de commerce argovien a tranché. Aldi devait retirer ces produits de son assortiment, sous peine d’une amende pouvant aller jusqu’à 1000 francs par jour de non-respect.
Il s’agissait d’une interdiction provisoire. Lindt & Sprüngli avait jusqu'au 13 mars 2025 pour déposer une procédure sur le fond – et verser une garantie de 200 000 francs pour dédommager Aldi d'un éventuel préjudice le cas échéant.
Attaques mutuelles
Lindt a ensuite attaqué deux lignes d'articles: les «Délice» et les «Feine Schokoladenkugeln» de l'allemand Moser Roth. Comme les Lindor, elles sont enveloppées dans des films plastiques colorés. Aldi a réagi par une contre-plainte, demandant la suppression de la protection de la marque Lindor. Une telle décision aurait rendu la plainte de Lindt caduque.
Peu avant Pâques, le Tribunal de commerce argovien a rendu son verdict. En résumé: la vente de la version rouge des Feinen Schokoladenkugeln doit être interdite en Suisse. En revanche, toutes les autres – bleues, noires, jaunes, bleu clair, brun foncé ou roses – restent autorisées. Selon quelle logique?
Pour parvenir à cette conclusion, le tribunal a examiné en détail les caractéristiques des marques: les motifs sur les emballages Aldi, les dentelles de Saint-Gall sur les Lindor, l’ovale autour d’un logo, le cercle autour de l’autre, les traits, les typographies, les nuances de couleurs, les subtilités et l’impression d’ensemble.
Motifs, étoiles et autres subtilités
Et c’est précisément cette impression globale qui a joué contre l'imitation proposée chez le discounter. Celle-ci se rapproche trop de l’original, ont estimé les juges: motifs trop similaires, même combinaison de rouge et d'or. En revanche, aucun ordre de retrait pour la variante bleue. Car elle présente une différence majeure: sur son emballage ne figurent pas de motifs en rinceaux, mais des étoiles dorées. «Son apparence s'éloigne donc davantage de celle de la boule Lindor bleue», jugent les magistrats dans ce litige.
Analyse semblable pour les boules Délice, qui existent aussi en plusieurs couleurs. Leur commercialisation reste autorisée. De légères différences font que, malgré une certaine proximité avec les Lindor, elles demeurent clairement identifiables, précise le jugement.
Un élément central de la décision réside toutefois dans la notoriété de la boule Lindor rouge. Le groupe chocolatier la commercialise depuis 1969. D’autres saveurs, déclinées dans d'autres couleurs, ont suivi dès 1984. La boule rouge est la pionnière d’un succès mondial, voilà précisément ce que le tribunal a souhaité protéger. Il a donc rejeté la demande d'Aldi de lever cette protection.
Eventuel recours encore incertain
Seule certitude: des enjeux considérables pour les deux parties. Chacune était représentée par deux avocats spécialisés en droit des marques. Toutes deux ont mandaté l’institut YouGov pour réaliser des enquêtes, mais avec des objectifs différents: Lindt pour démontrer la notoriété de sa marque, Aldi pour en contester les résultats.
La suite de la procédure reste incertaine. Le tribunal doit encore statuer sur les 200 000 francs déposés par Lindt & Sprüngli en décembre 2024 à titre de garantie, ainsi que sur la répartition des frais de justice.
Interrogée, l'entreprise se dit toutefois satisfaite du jugement. Selon elle, il confirme explicitement la protection du design caractéristique des boules Lindor, indique une porte-parole.
Ni Lindt & Sprüngli ni Aldi ne précisent pour l’instant s’ils entendent faire appel. Le jugement n’est pas encore définitif.
(Version française: Valentine Zenker)
