Poutine mène une guerre secrète contre le pape
Le Mali s'embrase cette semaine. Les forces étatiques, soutenues par des mercenaires russes, reculent devant la percée des islamistes et des rebelles touaregs.
Les mercenaires de l'Africa Corps, descendant du groupe Wagner, y mènent toujours des opérations contre argent comptant. Mais au-delà du Mali, une autre guerre sous-terraine, religieuse et d'influence a lieu sur le grand continent.
C'est le dernier rapport de l'ONG Inpact (anciennement All eyes on Wagner) qui dévoile un réseau digne des plus grandes opérations de subversion de la guerre froide. Au cœur du dispositif: «Africa Politology», une structure identifiée comme le bras d’influence du groupe Wagner, opérant en lien étroit avec le SVR, les services de renseignement extérieurs russes.
La méthode est simple: assimiler les chrétiens non-orthodoxes, principalement l'Eglise catholique, à un occident colonisateur et décadent. L’Eglise orthodoxe russe, à travers son exarchat africain, joue un rôle actif dans cette stratégie.
Le pape, une menace
Après Donald Trump, le pape Léon XIV doit donc composer avec un ennemi d'autant plus dangereux: Vladimir Poutine. La visite du souverain pontife en Afrique a servi de catalyseur à cette propagande. Sur les canaux affiliés à Africa Politology, le déplacement a été présenté comme une menace géopolitique.
Selon Inpact, ces narratifs doivent préparer le terrain à une interprétation biaisée de futurs événements. Un message diffusé en mars évoque ainsi un risque d’ingérence occidentale:
Ces messages trouvent leur origine idéologique sur des canaux Telegram russes, ainsi que des émissions produites par la chaîne Spas TV, proche du patriarche de Moscou, Kirill. Ils sont ensuite repris par une myriade de médias — francophones pour la plupart — dans des pays tels que la Centrafrique, le Cameroun ou le Sénégal. Parmi eux, Inpact cite: Lengo songo, Afrique media, le Potential centrafricain ou encore Senenews.
Les déçus du Vatican
La stratégie russe s’appuie notamment sur des fractures internes au christianisme. La déclaration du pape François Fiducia supplicans, autorisant certaines bénédictions de couples de même sexe, a été exploitée pour attiser les critiques, notamment en Afrique.
François y est décrit comme un «prêtre sataniste LGBT» et surnommé le «pape arc-en-ciel». Son successeur Léon XIV est présenté dans sa lignée. Si ces déclarations peuvent faire sourire en Occident, le levier est efficace en Afrique, où les catholiques se montrent plus conservateurs sur les questions de mœurs.
Cette vision est par ailleurs alignée avec celle de la Russie traditionaliste de Vladimir Poutine. Si l'Eglise catholique prennait un virage plus progressiste, le pôle orthodoxe de la chrétienté serait donc là pour récupérer les déçus du Vatican. L'Eglise orthodoxe russe compte 350 paroisses, dans 35 pays africains.
Et très pratiquement parlant, pour Moscou, étendre sa sphère d'influence, cela veut aussi dire recruter des soldats pour se battre contre les Ukrainiens.
Des missionnaires accusés d'être liés à la CIA
L’enquête met particulièrement en lumière la République centrafricaine, où une organisation locale, le Cicausac (Comité d’initiatives pour le contrôle des actions des Etats-Unis en République centrafricaine), joue un rôle décisif. Pour Inpact, la Cicausac est un instrument clé de Poutine, des liens financiers avec Africa Politology étant attestés.
Elle est dirigée par un leader de jeunesse catholique et panafricain, Socrate Taramboye. Son propos est double: l'Occident a non seulement colonisé l'Afrique, mais une nouvelle génération de papes veut leur faire perdre leurs valeurs. La Cicausac est depuis devenue le MPAL (Mouvement panafricain pour une Afrique libre), mais son argumentaire n'a pas changé.
Ce mouvement accuse notamment les missionnaires chrétiens non-orthodoxes d’être liés à la CIA. Parmi les activités reprochées: un commerce d'armes illégal pour fournir les troupes de guérillas de Maxime Mokom, un criminel de guerre local.
Des allégations fausses et dangereuses, selon Inpact. Car de nombreux médias locaux relaient les allégations d'Africa Politology. Les missionnaires — la plupart sont en fait européens — craignent de devenir la cible de violences à la suite des actions de désinformation russes. De quoi rajouter de l'huile sur le feu sur un continent où les tensions sont déjà nombreuses.
