«La Russie n'est pas notre ennemie!» Ces Allemands se mobilisent
A Lübben, une bourgade du Brandebourg en ex-Allemagne de l'Est, une pancarte montre un soldat tenant dans ses bras un camarade inerte. Le panneau a été érigé par l'initiative citoyenne «Notre Lübben» pour dénoncer la production de composants de munitions, lancée fin 2024 dans une usine voisine rachetée en partie par le groupe d'armement Diehl.
Ce mouvement avait déjà fait campagne, finalement sans succès, contre la construction d'un centre d'accueil pour migrants dans cette commune de 14 000 habitants. Au printemps, l'organisation a collecté quelque 1 600 signatures contre la fabrique de munitions, qui devrait tourner à plein régime d'ici 2027.
La fondatrice de «Notre Lübben», Nancy Schendlinger, assure que 80% des habitants sont opposés au réarmement voulu par le chancelier allemand, Friedrich Merz, pour faire de la Bundeswehr la plus grande armée conventionnelle d'Europe afin de répondre à la menace russe et au repli américain.
La conseillère fiscale de 54 ans dit aussi ne jamais vouloir voir son fils, âgé de 15 ans, «avec une arme. Son mouvement assume une proximité avec l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), parti anti-migrants et anti-élite qui prône la détente avec Moscou. En février, lors des législatives, cette formation a recueilli ici 39% des voix, 17 points devant la CDU de Merz.
A Lübben pourtant, ces deux partis politiques sont favorables à la production d'armement dans la région. Après tout, des emplois sont en jeu. Mais leur ligne sur la Russie est complètement différente. Jens Richter, le maire issu du parti du chancelier Merz, dit «comprendre» les dissensions sur l'usine, mais refuse de «faire comme si de rien n'était»: «La situation géopolitique a considérablement changé», dit-il, invoquant l'invasion russe de l'Ukraine et guerre la plus grave en Europe depuis 1945.
Et la fabrique est une aubaine en pleine crise industrielle, avec la création de 200 emplois, relève-t-il. Du côté de l'AfD, on ne veut pas produire des armes pour les envoyer en Ukraine. Mais si c'est pour la «défense de l'Allemagne, alors d'accord», dit Marko Schmidt, représentant local du parti.
Pour lui, si guerre il devait y avoir, c'est les Européens qui seraient responsables. Les autorités allemandes disent être la cible d'une «guerre hybride» menée par la Russie: sabotages, piratages, campagnes de désinformation, d'espionnage et mystérieux vols de drones. L'usine de munitions de Lübben est une exception, car 90% de l'industrie militaire reste implantée à l'Ouest, l'Est restant meurtri par la désindustrialisation des années 1990.
Cette fabrique a néanmoins une longue tradition militaire. Elle construisait du matériel pour l'armée nazie, puis des cartouches pour le régime communiste. Après, la réunification, elle détruisait des munitions non-utilisées.
La fermer?
Lors de la réunion mensuelle de «Notre Lübben» dans une auberge locale, l'évocation de la «menace russe» est accueillie par de grands rires.
«Que viendraient-ils faire en Allemagne?», opine André Hannemann, cheminot de 60 ans. A l'origine du projet, le groupe Diehl ne souhaite pas répondre aux questions des journalistes, mais assure «chercher le dialogue» avec les citoyens.
En 2023, le groupe d'armement Rheinmetall avait dû renoncer à bâtir une usine en Saxe, autre Land de l'Est, face à la contestation. Tobias Jaeck, sociologue à l'université de Halle (est) relève que le passé communiste dans cette partie du pays fait que la Russie est «moins vue en adversaire» qu'en Allemagne de l'Ouest.
En outre, le passé nazi pèse encore. Beaucoup jugent que «l'Allemagne doit être en retrait sur la scène internationale», poursuit-il. Thomas Fischer, un habitant de Lübben de 75 ans, hostile à l'usine, est de ceux-là.
