«La situation est grave»: l'Albanie s'empoisonne
Pendant plusieurs jours, cet été, des panaches de fumée noire à l'odeur suffocante se sont échappés du complexe sidérurgique d'Elbasan, ville industrielle du centre de l'Albanie. Encore la combustion de déchets dangereux, ont pensé les habitants. Dépêchés sur le site de deux incendies à l'intérieur du complexe, les inspecteurs de l'Agence nationale pour l'environnement ont découvert 318 tonnes de poussières industrielles toxiques stockées depuis des mois dans une usine de chrome - sans contrats de transfert pour leur traitement ou leur élimination sécurisés.
Située à quatre kilomètres du centre-ville, l'usine AlbChrome, propriété du groupe turc Yildirim, a été fermée temporairement. Voici le dernier d'une longue série de désastres écologiques dans cette vallée marquée au fer rouge de la pollution et des crimes environnementaux. Défigurée dans les années 1970 par un Kombinat de 500 usines imposé par le dictateur Enver Hoxha, Elbasan est devenue le symbole des ravages de la corruption dans l'Albanie post-communiste, où la population paie de sa santé les conséquences de scandales à répétition.
La construction d’un incinérateur s'est ainsi révélée au centre d'un vaste montage frauduleux touchant la capitale et atteignant le cœur de l'Etat. De hauts responsables ont été reconnus coupables en 2021 d'infractions pénales. Au final, l'incinérateur d'Elbasan n'a marché que quelques mois. Les déchets ont continué de s'accumuler sans être traités.
En juillet 2025, quand la décharge a brûlé à quelques mètres des habitations de la ville, les concentrations de furanes et dioxines (polluants toxiques et persistants), de méthane et autres composés organiques volatils ont atteint un niveau plus de sept fois au-delà des normes, selon Besnik Baraj, professeur de chimie membre de l’Académie des sciences. Fatmira Serjani, la soixantaine, asthmatique depuis des années, se souvient «de nuits terribles et de matinées accablantes»: «J'ai failli mourir d'une crise aiguë», dit-elle la voix cassée entre deux bouffées d'oxygène aspirées à l'inhalateur.
Ces défaillances en matière de respect de l'environnement et fraudes récurrentes pourraient retarder les négociations pour l'adhésion à l'Union européenne que l'Albanie espère pour 2030. La commissaire à l’élargissement, Marta Kos prévenait cette année:
Des gaz nocifs libérés
Dans la première plainte contre les autorités pour leur responsabilité dans la pollution de l'air, Serjani a attaqué en justice la décharge Eco-Elb et la mairie d'Elbasan. L'incendie était «probablement volontaire», d'après son avocat, une accusation fréquente dans le coin. Lundi, l’administrateur d'Eco-Elb a été arrêté, suspecté de corruption dans la gestion de la décharge.
Dans la région, de nouvelles usines opèrent aussi parfois sans utiliser de filtre, ajoutant leurs émissions polluantes aux quelque deux millions de tonnes de produits dangereux hérités de l'époque communiste, selon un ancien membre du conseil municipal ingénieur en environnement. Il décrit:
«La situation est grave dans certains villages», confirme Anila Jance, professeure à l'université à Tirana. «Les indicateurs de qualité de l'air montrent des concentrations élevées de particules fines (polluants atmosphériques PM2,5) et l'exposition chronique aux PM2,5 est étroitement liée à une incidence accrue de maladies respiratoires chroniques, notamment la bronchite chronique et les maladies pulmonaires obstructives», dit-elle.
Toujours plus de maladies et cancers en Albanie
Les signalements de maladies génétiques et de cancers sont en hausse depuis des années, selon les experts. «Les émissions de plomb ont provoqué des défaillances cérébrales surtout chez les enfants mais aussi des problèmes génétiques chez le bétail et les volailles», explique Beqir Kila, ingénieur expert renommé de l'environnement.
Dans un rapport publié en 2023, le Health Effects Institute évaluait le taux de mortalité lié à la pollution atmosphérique en Albanie à 56 décès pour 100 000 habitants, soit près de trois fois la moyenne européenne. Mais ici même les statistiques officielles font défaut. Les autorités n'ont pas répondu à nos demandes chiffrées sur les conséquences de la pollution sur la santé de la population.
Et aucune station de surveillance de l'air n'est opérationnelle alors qu'en 2011, l'UE avait versé 400 000 euros à Tirana pour en équiper quatre villes. Le matériel remis en 2013 était à l'arrêt douze ans plus tard, faute d'argent et d'entretien, selon la délégation de l'UE à Tirana.
A Elbasan, où la mairie avait signé en 2017 un contrat public-privé pour installer ses propres stations, elles «sont rapidement tombées en panne». A ce propos, le biologiste Olsi Nika, lauréat du prix Goldman pour l'environnement, accuse:
En la matière, l'affaire des incinérateurs fantômes est éloquente. Conçus en 2017 pour réduire à la source la pollution avec des fonds publics de près de 140 millions de francs suisses, les projets attribués sous forme de concessions dans les villes d'Elbasan, Fier (sud-ouest) et Tirana ont révélé un énorme scandale de corruption. L'incinérateur d'Elbasan (24 millions de francs) n'a quasiment pas marché, il n'en reste qu'une carcasse rouillée posée sur une colline comme un rappel de la triste réputation de la ville. Celui de Fier (21 millions) n'a jamais démarré. Celui de Tirana (92 millions de francs) n'a jamais existé, les papiers ont été signés, les publicités distribuées mais l'argent est parti en fumée.
Affaire tentaculaire
Dans cette affaire tentaculaire, l'ancien ministre de l’Environnement, Lefter Koka, a été reconnu coupable d'avoir perçu 3,7 millions d'euros de commissions. D'autres hauts responsables ont été poursuivis. En juillet dernier, le parquet spécial contre le crime organisé et la corruption (Spak) a lancé de nouvelles poursuites contre douze autres personnes accusées de «blanchiment d'argent en groupe criminel». A leur tête, deux hommes d'affaires en cavale depuis 2024 et recherchés par Interpol, Mirel Mërtiti et Klodian Zoto, accusés également «de fraude ayant entraîné de graves conséquences».
Selon nos informations, ils ont utilisé une chaîne de sociétés écran et les noms de ressortissants albanais, néerlandais et italien, pour dissimuler l'identité des véritables propriétaires des concessions. Le consortium ayant obtenu la concession de Tirana a initialement créé en 2016 une société holding à Eindhoven aux Pays-Bas, baptisée Integrated Energy B.V SPV. Sous le même nom, le 30 août 2017, Integrated Energy est enregistrée en Albanie comme société de droit albanais pour signer, quelques jours après, un contrat de concession avec le ministère de l'Environnement pour la construction de l’incinérateur de la capitale.
Selon les enquêteurs, Mirel Mërtiri et Klodian Zoto, ont été identifiés comme propriétaires de facto de Integrated Energy et de sa filiale albanaise. Au total, selon la même source, Integrated Energy a perçu environ 110 millions de francs au taux de change actuel depuis le début de l'exécution du contrat relatif à l'incinérateur de Tirana.
Trafic international de déchets en Albanie
Non traités, quand ils ne sont pas brûlés, les déchets font aussi l'objet de trafics. Un scandale majeur a éclaté en 2024 quand les autorités thaïlandaises, alertées par une ONG, ont renvoyé en Albanie une cargaison de plus de 100 conteneurs avec 2100 tonnes de déchets toxiques illégaux en Europe. Les conteneurs avaient pris la mer remplis, selon les papiers officiels, d'oxyde de fer, dont l'exportation est autorisée.
L'analyse des échantillons menée à leur retour par un laboratoire italien a révélé la présence de poussières «dangereuses et toxiques» issues du four à arc électrique d’une aciérie d’Elbasan, exploitée par le turc Kurum International et deux compagnies albanaises, confirmait en février le parquet de Durrës.
Au total, 33 mandats d'arrêt ont été émis contre des douaniers et des employés de l'Agence nationale pour l'environnement dans cette affaire où un trafic de marchandises interdites, abus de pouvoir et blanchiment d'argent sont présumés. Trois Turcs et un Allemand sont également recherchés.
L'enquête est toujours en cours. Les conteneurs, eux, ont été entreposés en mars à Vrinë (sud-ouest), tout près d’une zone résidentielle. Selon le parquet, encore une fois, «il ne s'agit pas d'un crime isolé mais d'une série d'actes illégaux avec de graves conséquences sur l'environnement, la santé, les douanes».
Interrogé sur les éléments rapportés dans cette enquête, un porte-parole de la Commission européenne a rappelé que «la lutte contre la corruption est un élément clé» pour l'adhésion à l'UE.
Dans son rapport 2025 sur l'élargissement, la Commission a relevé des «progrès tangibles» de l'Albanie. Mais «beaucoup dépendra de la capacité du parquet spécial anticorruption (Spak) à rester indépendant», souligne à Bruxelles Tefta Kelmendi, analyste à l'Institut Jacques Delors, selon lequel les magistrats anticorruption font l'objet de pressions de plus en plus fortes.
Parallèlement, «la législation albanaise devra être alignée sur l'acquis de l'UE avant que puisse être clos le chapitre 27» sur la gestion des déchets, de la qualité de l'eau et de l'air, a poursuivi le porte-parole de la Commission. En septembre, le Premier ministre Edi Rama a annoncé la création d’un opérateur national du traitement de déchets en conformité avec les normes européennes. (afp/vz/hun)
