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Survivants de l'enfer des centres d'arnaque, ils racontent

Au Myanmar, une opération menée contre des centres d'escroquerie a permis de secourir 3222 victimes potentielles. Ces dernières travaillaient dans des conditions proches de l'esclavage.
Au Myanmar, une opération menée contre des centres d'escroquerie a permis de secourir 3222 victimes potentielles. Ces dernières travaillaient dans des conditions proches de l'esclavage.Image: Harald Nooij / interpol

Ils pensaient décrocher un emploi, ils ont fini esclaves et arnaqueurs

Trompés par des offres d'emplois fictives, ils ont été contraints de travailler dans des centres d'arnaque, sous la menace de la torture. Aujourd'hui, ils racontent.
26.07.2026, 07:0726.07.2026, 07:07
Felix Lill / ch media

Dans les rêves de Kasun Chamika revient sans cesse un type blond nommé David. «Il est beau, jeune, mannequin sur Instagram, il a parcouru le monde», dit Kasun Chamika en regardant dans le vide de sa chambre. «Il a une sœur adorable et beaucoup d'argent.»

David évoluait sur Facebook, où il nouait de nouveaux contacts par des conversations décontractées, avant de donner tôt ou tard quelques conseils en matière d'investissements financiers. Car David s'y connaissait aussi dans ce domaine. En somme, il était une personne que l'on souhaitait apprendre à connaître.

Une industrie tentaculaire et sans scrupules

Lorsque Kasun Chamika pense à cet homme à peu près de son âge, il en frissonne. Il souffle:

«David était l'un des quatre personnages que j'incarnais»

Il y en avait eu trois autres, avec lesquels il abordait des inconnus sur les réseaux sociaux afin de gagner leur confiance. Kasun Chamika précise:

«Comme appâts, j'avais encore un homme et deux jolies femmes. Aujourd'hui, ils me hantent dans mes cauchemars»

Car, avec ces personnages, cet homme originaire du Sri Lanka a causé de gros dégâts. Ou plus précisément: il a dû en causer.

Kasun Chamika, dont le nom a été modifié ici pour sa sécurité, a travaillé pendant longtemps comme «scammer», ou escroc en ligne. Il a ainsi fait partie d'une industrie avec laquelle, d'une manière ou d'une autre, quasiment toute personne utilisant Internet est déjà entrée en contact.

Autrefois, c'était le prétendu prince nigérian ayant un besoin urgent d'argent pour en débloquer bien davantage de fric, jolie promesse et belle arnaque. Mais elle est devenue avec le temps grosse comme une maison. Aujourd'hui, ce sont des promesses de rendements élevés grâce aux cryptomonnaies ou à des placements similaires qui font office d'appât. L'astuce est plus complexe et joue sur la psyché, mais le résultat est cependant le même: beaucoup d'argent volé.

Une offre d'emploi fictive comme appât

Le préjudice est immense. Rien qu'en Europe, il est estimé à 50 milliards d'euros (46 milliards de francs). A l'échelle mondiale, des observateurs évoquent un montant pouvant atteindre plusieurs centaines de milliards. Cela correspondrait à ce qu'une économie de taille moyenne produit en valeur ajoutée sur une année entière.

Et la tendance est fortement à la hausse. Au début de cette décennie encore, les méthodes de fraude paraissaient encore rudimentaires, si bien que leur potentiel semblait lui aussi limité. Mais, depuis plusieurs années maintenant, l'industrie de l'arnaque est en plein essor, et ce, à l'échelle mondiale.

Son centre se situe en Asie du Sud-Est, comme Kasun Chamika a dû l'apprendre à ses dépens. «C'était en pleine pandémie, alors que je cherchais désespérément un emploi», se souvient le jeune homme. Au milieu des confinements et des perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales, l'économie sri-lankaise avait sombré dans la récession, et lui aussi avait perdu son travail dans le secteur hôtelier. Il raconte:

«C'est là que j'ai trouvé sur Facebook une offre d'emploi pour de la saisie de données. Il fallait pour cela maîtriser l'anglais et savoir taper vite. Salaire mensuel de 1400 dollars, lieu de travail: la Thaïlande.»
Kasun Chamika a postulé pour un emploi en Thaïlande et s'est retrouvé au Myanmar.
Kasun Chamika a postulé pour un emploi en Thaïlande et s'est retrouvé au Myanmar.Image: dr

Du rêve au cauchemar

Pour quelqu'un issu de la classe moyenne sri-lankaise, cela ressemblait à une opportunité en or. Kasun Chamika a donc envoyé une candidature en 2022, et a obtenu le poste. Il se remémore son arrivée:

«Lorsque j'ai atterri à l'aéroport de Bangkok, un homme qui avait une photo de moi m'a conduit directement à une camionnette.»

Tout s'est passé si vite que Kasun Chamika n'a même pas pu activer une connexion internet locale sur son smartphone. Il poursuit:

«A l'arrière du véhicule se trouvait aussi une jeune femme. Nous n'avons presque pas parlé. Le trajet s'est fait par des routes de campagne, pendant des heures.»

Lorsque le soleil s'est couché, le conducteur et son passager ont exigé de changer de véhicule.

«Puis une quinzaine d'hommes nous ont encerclés et nous ont fait monter de force. Nous ne pouvions pas résister.»
Kasun Chamika

Ils traversèrent ensuite une rivière en bateau, jusqu'à un complexe de bâtiments. Kasun Chamika continue son récit:

«Dans un bureau, nous avons dû signer des documents et on nous a mis dans les mains de longues impressions de conversations. Nous devions toutes les lire d'ici le lendemain matin.»

Il s'agissait de modèles de conversation auxquelles Kasun Chamika allait ensuite devoir donner vie.

Ce que Kasun Chamika ignore encore à ce moment-là, c'est qu'il ne se trouve plus en Thaïlande, mais dans le Myanmar voisin, où règne une guerre civile depuis le coup d'Etat militaire de février 2021. Ce qu'il a en revanche vite compris:

«L'emploi pour lequel j'avais postulé n'existait pas. Ici, je devais escroquer des gens en utilisant de fausses identités»

Quant à l'«hébergement gratuit» promis dans l'annonce, il ne se révèle être qu'une chambre exiguë avec des lits superposés, pour huit personnes.

Des journées éreintantes

Puis vient le travail, souvent long de 12 à 16 heures d'affilée. Dans des pièces sombres remplies d'ordinateurs fonctionnant grâce à une connexion internet rapide, Kasun Chamika crée des profils sur Facebook et Tinder, à partir de photos volées, pour lesquelles il invente une histoire qu'il consigne dans un fichier Excel. «Ensuite, nous devions établir des contacts sur diverses plateformes», précise-t-il avant de poursuivre:

«Sur Tinder, on "like" simplement chaque photo. A un moment donné, quelqu'un vous "like" en retour. Et sur Facebook, on commente les photos d'inconnus.»

Le fait que Kasun Chamika ne maîtrise aucune autre langue étrangère que l'anglais ne constitue pas un obstacle pour trouver des victimes dans tous les pays. Des modèles d'intelligence artificielle traduisent rapidement son texte dans la langue souhaitée. Et, une fois le contact établi, ses collègues de bureau prennent le relais, attirant les personnes vers des investissements en cryptomonnaies sur des sites créés de toutes pièces, qui sont en réalité des pièges.

Quiconque y transfère son argent ne le reverra simplement plus.

Des casinos transformés en centres de fraude

Selon l'organisation Cyber Scam Monitor, qui surveille ces centres, plus de 300 d'entre eux opèrent rien qu'en Asie du Sud-Est. Ils se trouvent surtout là où les structures étatiques sont faibles et où la vulnérabilité à la corruption élevée. Il s'agit, par exemple, du Myanmar, du Laos, du Cambodge ou des Philippines.

Ils prospèrent souvent dans des zones de conflit, mais aussi là où, auparavant, des centres de jeux d'argent ont pu s'épanouir, notamment à proximité de la frontière chinoise, avant d'être contraints de fermer sous la pression de Pékin. Ces casinos se sont alors transformés en centres d'arnaque.

Des centaines de milliers de personnes travaillent dans ces installations, souvent étroitement surveillées, dans des conditions proches de l'esclavage. Andrey Sawchenko, de l'ONG International Justice Mission, qui œuvre pour les victimes de l'industrie de l'arnaque, explique:

«La plupart des victimes sont attirées via des plateformes en ligne. Cela se produit à grande échelle en Asie du Sud-Est. Mais nous avons documenté des personnes en provenance de plus de 80 pays enlevées vers ces installations.»
64 Sud-Coréens arrêtés au Cambodge sont ici accueillis par la police à leur retour dans leur pays et inculpés pour escroquerie en ligne.
64 Sud-Coréens arrêtés au Cambodge sont ici accueillis par la police à leur retour dans leur pays et inculpés pour escroquerie en ligne.Anadolu / Getty Images

Quand la méfiance ne suffit plus

Le temps où une adresse e-mail falsifiée ou un document trafiqué avec Photoshop pouvait être rapidement démasqué à l'œil nu semble bel et bien révolu. Car avec l'intelligence artificielle, les deepfakes et les faux appels vidéo, même les personnes les plus méfiantes sont rapidement trompées. Andrey Sawchenko explique, lors d'un entretien vidéo depuis Bangkok:

«L'industrie de l'arnaque s'attaque aujourd'hui aussi à des personnes bien formées. Et elle joue avec les espoirs des jeunes gens»

C'est aussi ce qu'a dû vivre l'Indonésienne Angela Girlani. Cette experte en marketing originaire de Jakarta, en Indonésie, avait été attirée dans la capitale philippine, Manille, par son ancienne voisine. «Je la connaissais depuis longtemps», raconte Angela Girlani, qui garde elle aussi son véritable nom secret. Elle poursuit:

«Nous fréquentions la même paroisse. Et elle m'a dit qu'il y avait à Manille un emploi bien rémunéré dans le marketing, avec un salaire de base de 30 millions de roupies (environ 1400 francs). Je n'avais qu'à venir. Mon visa de travail serait ensuite réglé.»
Angela Girlani a dû remettre son passeport.
Angela Girlani est elle aussi tombée dans le piège.Image: dr

Des objectifs, des menaces et de la violence

Lorsqu'Angela Girlani, aujourd'hui âgée de 44 ans, se rend à Manille en 2023, on ne lui rend plus son passeport une fois arrivée sur place. Elle se souvient:

«On m'a alors expliqué en quoi consisterait mon travail: recruter de nouveaux scammers. J'ai refusé. Mais, pour récupérer mon passeport, j'aurais dû payer 60 000 pesos philippins (environ 800 francs). Je n'avais pas une telle somme!»

Elle a donc dû elle aussi s'installer dans l'un de ces centres, où elle était surveillée jour et nuit.

«Je ne voulais rien de tout cela. Mais je craignais pour ma vie»
Angela Girlani

Les conditions de vie et de travail d'Angela Girlani à Manille ressemblent à celles vécues par Kasun Chamika au Myanmar. Ce dernier ajoute:

«Il existe des objectifs de chiffre d'affaires stricts. Celui qui ne les atteint pas est torturé»

Kasun Chamika raconte avoir reçu un jour un coup de pied à la tête alors qu'il était assis en tailleur devant son ordinateur. Sur le quotidien d'Angela Girlani planait la menace que l'on puisse vendre son foie. Toutes deux affirment, indépendamment l'un de l'autre:

«Il régnait un climat de peur. Ils nous avaient confisqué nos téléphones. Nous ne pouvions qu'obéir»

Sous la protection de l'Etat

L'industrie de l'arnaque n'est pas seulement immense, elle est aussi puissante, ce qui rend d'autant plus difficile sa lutte. Dans plusieurs pays où ces centres se sont développés, ils n'opèrent pas seulement dans l'ombre, mais aussi sous la protection des autorités.

En Thaïlande, un vice-ministre des finances a démissionné en octobre pour avoir supposément entretenu des contacts avec des centres d'arnaque au Cambodge. Au Myanmar, des centres sont placés sous la protection de l'armée ou de milices locales.

Aux Philippines, Alice Guo, maire de la ville de Bamban (nord), était impliquée dans l'exploitation de l'un de ces centres. Quant à l'entrepreneur chinois Chen Zhi, considéré comme le dirigeant de l'un des plus vastes réseaux d'escroquerie au monde via le conglomérat multinational Prince Group, il faisait partie du cercle des conseillers de Hun Sen, l'homme fort de la politique cambodgienne, avant son arrestation début 2026 puis son extradition vers la Chine. Des spécialistes qualifient désormais le Cambodge d'«Etat de l'arnaque», estimant que les syndicats criminels ont infiltré les rouages du pouvoir.

Mais alors, que peut faire le monde contre cela? Kasun Chamika hausse les épaules. Il ne croit pas que le problème puisse se résoudre rapidement. «Mais on pourrait faire bien plus qu'aujourd'hui», estime-t-il.

Aider les autorités, les victimes et les survivants

Après des mois de tentatives, Kasun Chamika et quelques collègues de bureau ont enfin réussi: ils sont parvenus à convaincre un supérieur de les laisser quitter le site, en échange de la renonciation à un mois de salaire et sans risquer les tirs des gardes. Mais, début 2023, Kasun Chamika se retrouve en conflit avec la justice thaïlandaise. Il s'agace:

«De leur point de vue, j'avais dépassé la durée de mon visa et, de surcroît, je m'étais engagé dans une activité illégale. Alors que je n'avais rien fait de tout cela de mon plein gré!»

Pendant des mois, il doit s'expliquer devant les autorités. Des représentants de l'International Justice Mission l'aident à faire en sorte que les autorités thaïlandaises le considèrent non pas comme un criminel, mais comme une victime. Un scénario similaire se déroule aux Philippines, où Angela Girlani a elle aussi réussi à quitter son centre d'arnaque.

«Mais nos cas sont encore loin d'être la règle», dit Kasun Chamika, assis chez lui devant son ordinateur, les jambes croisées en tailleur, comme s'il voulait ainsi surmonter les sévices subis au Myanmar. Il se résigne:

«Je sais que beaucoup, en Europe, me voient comme un coupable»

Pour venir en aide à des personnes enlevées comme lui, Kasun Chamika est actuellement en train de fonder une nouvelle ONG, nommée Human Resilience Network. Il résume:

«Nous voulons mettre en place des procédures permettant de faciliter la reconnaissance du statut de victime pour les survivants.»

Cela aiderait non seulement les personnes concernées qui, dans des bureaux cloisonnés, doivent escroquer des inconnus contre leur volonté, mais aussi, en définitive, celles qui se font dépouiller de leurs économies. Car, dans leurs tentatives de démanteler les centres d'arnaque, les autorités pourraient bien souvent s'appuyer sur les connaissances de celles et ceux qui y ont été employés de force. (trad. ysc)

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