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Héros de Sydney: «L'héroïsme peut être très ordinaire»

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Les deux héros de Sydney: Boris Gurman, qui sera tué avec sa femme Sofia (à gauche) et Ahmed al-Ahmed, qui sera blessé.image: montage-watson

Pourquoi les héros de Sydney n'ont-ils pas tiré sur le tueur?

Les deux héros de Sydney auraient-ils dû faire feu sur le tueur désarmé? Un anthropologue et psychiatre d'un côte, un professeur de philosophie de l'autre, ont répondu aux questions de watson.
18.12.2025, 19:0019.12.2025, 08:23

Le 14 décembre, lors de l'attentat islamiste de Sydney visant des juifs, Ahmed al-Ahmed, qui a survécu, et Boris Gurman, qui a été tué avec sa femme Sofia, ont désarmé l'un des deux tueurs, le père, lequel sera abattu par la suite.

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Vidéo: watson

Pourquoi ces deux héros n'ont-ils pas tiré sur celui qu'ils ont tenu un instant en joug? Spécialiste des crimes de masse, Richard Rechtman est anthropologue et psychiatre, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris. Il répond à watson.

Deux hommes, Boris Gurman et Ahmed al-Ahmed, ont un instant désarmé l’un des tueurs de Sydney, en l’occurrence le père. Pourquoi ces deux héros, dont l’un est mort, n’ont-ils pas ouvert le feu sur l’homme qu’il venait de désarmer? Ils auraient évité qu’il ne tue ou tue davantage.
Richard Rechtman: Il me semble qu’il faut prendre les choses très différemment. Comme vous l’avez dit, des personnes ont surgi pour désarmer le terroriste, pas pour le tuer. On ne tue pas un homme désarmé, autrement dit, un homme sans défense.

«Cela n’aurait pas eu de sens que ces personnes le désarment et le tuent»

Dans un cas, on a un tueur, et, face à lui, deux hommes qui ne sont pas des tueurs. C’est aussi simple que cela?
Ce n’est pas une question ontologique, où l’on aurait, d’un côté, un individu tueur par nature et, de l’autre, des individus qui, par nature également, ne sont pas des tueurs. C’est simplement que l’un avait programmé de tuer et que les deux autres n’avaient pas programmé de tuer.

On pourrait soutenir, à l’inverse, qu’un autre courage que celui de ne pas tuer l’homme qui venait d’être désarmé aurait été de faire feu sur lui étant données les circonstances, non?
Mais justement non. On ne fait pas feu sur un homme désarmé lorsque l’on n’est pas un criminel. Même les forces de l’ordre qui sont intervenues en janvier 2015 après l’attentat à Charlie Hebdo pour arrêter les frères Kouachi auteurs du massacre, ont respecté les règles d'engagement du feu. Elles ont fait feu lorsqu'elles ont jugé qu’il était proportionné de le faire.

«On ne tire que s’il y a une raison immédiate de le faire. En temps de guerre, tuer des combattants, c’est normal, tuer des prisonniers, c’est un crime de guerre»

Vous qui avez beaucoup travaillé sur les crimes de masse, les crimes contre l’humanité, diriez-vous que tuer un individu désarmé qui représente une menace, est contraire à l’humanité?
Je ne pense pas que le cas de figure de ces deux hommes qui ont désarmé l’un des tueurs soit aussi philosophique que ça.

«Leur réaction a été très simple et très humaine»

A partir du moment où l’individu était désarmé, il n’y avait aucune raison de le tuer. Si l’individu auquel ils avaient pris l’arme s’était saisi d’une autre au même moment, peut-être qu’ils auraient répondu avec l’arme qu’ils avaient en main à une menace imminente. Ce n’est pas simple de tirer sur un homme désarmé. Quelqu’un qui intervient dans la rue pour empêcher un crime ne veut pas en commettre un. Je trouve la réaction de ces deux hommes qui ont essayé d’empêcher l’un des tueurs d’agir assez conforme à l’idée que l’on se fait de l’acte de tuer.

Est-ce aussi pour la raison qu'on est habité du commandement «tu ne tueras point» qu’on ne fait pas feu sur une personne qu’on vient de désarmer, alors même qu’on la sait dangereuse?
Non. Le «tu ne tueras point» est une injonction qui est énoncée parce que c’est justement faisable. C’est un interdit mais ce n’est pas un impossible.

«Je ne pense pas que quelqu’un qui est menacé de mort est envahi par une conception philosophique de "tu ne tueras point"»

A partir du moment où une personne n’est plus menacée, elle n’a plus de raison de tuer, car son intention, en l’occurrence, n’est pas de faire un massacre. L’autre, par contre, qui est venu pour tuer, si des gens essaient de l’en empêcher, il les tuera.

A quelle référence de l’humanité cela renvoie-t-il de ne pas tuer un homme désarmé?
Je n’ai pas de référence à une humanité qui serait généralisée. Parce que cela n’existe pas.

«Dans notre existence, on se préoccupe d’un certain nombre de vies et on laisse en mourir de milliers en Méditerranée ou ailleurs»

Cette notion d’humanité est faite pour penser philosophiquement, mais elle n’a pas vraiment de réalité dans la pratique quotidienne.

Pour autant, ce n’est pas parce qu’on ne se préoccupe pas, en général, du sort des plus démunis, que, face à une personne démunie, on ne lui viendra pas en aide.
Bien sûr. Même les gens qui disent «les migrants, on n’en veut pas», leur prêteront généralement main-forte s’ils en trouvent sur leur chemin.

Tuer n’est donc pas facile.

«Cela dépend. Au Cambodge, les petits bourreaux khmers rouges pouvaient tuer sans hésitation tout un tas de gens, mais ils ne tuaient pas pour sauver leur peau»

Tuer pour sauver sa peau n’est pas si facile qu’on le pense a priori. Mais il est très facile de tuer lorsqu’on a décidé de le faire et qu’on est mobilisé à cette fin. Pour en revenir aux deux héros de Sydney, dont l’un a eu une fin tragique, je parlerais d’héroïsme ordinaire. L’héroïsme n’est pas forcément extraordinaire. Il peut être très ordinaire. C’est le vrai héroïsme, d’ailleurs. On n’est pas héros en soi. Ce sont les circonstances qui vous rendent héros

La réponse d'Olivier Massin, professeur de philosophie
Olivier Massin est professeur de philosophie à l'Université de Neuchâtel. Nous lui avons demandé ce que dit la philosophie de l'attitude à adopter face à un homme désarmé, mais qu'on sait dangereux. Voici sa réponse:

«Il n’y a jamais, en philosophie, d’"avis" définitif sur ce type de questions (ni sur d’autres), mais plutôt des débats. Ici, même si je connais mal le dossier précis (l’attentat de Sydney), le débat oppose classiquement les déontologistes, qui soutiennent qu’une action est bonne si elle respecte certains principes (comme ne pas tuer), aux conséquentialistes, qui estiment qu’une action est bonne si elle maximise les conséquences positives et minimise les conséquences négatives.»

«J’ai tendance à penser qu’il faut concilier les deux approches. Dans le cas que vous évoquez, il y a certainement quelque chose de mauvais à tuer quelqu’un qui s’apprête à en tuer d’autres, dans la mesure où cela viole différents principes moraux (ne pas tuer, droit à un procès, pas de peine de mort…). Mais les conséquences sont alors si bénéfiques qu’elles peuvent justifier la violation de ces principes, ce qui autorise, au total, la personne à tuer. C’est un peu comme le fait qu’il faille parfois ne pas tenir une promesse lorsque la tenir conduirait à des drames.»
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Video: watson
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