L’Amérique a honte
Personne n’oubliera ces images. En l’espace de deux semaines, une femme et un homme, Renee Nicole Good et Alex Pretti, sont morts sous les coups de feu d’une milice d’Etat galvanisée par les applaudissements de Donald Trump, lâchée dans les rues avec un permis de tuer dans la poche arrière.
Des chiens enragés, engagés à la hâte et formés à la volée, dans l’objectif de doubler un effectif né en réaction au 11-Septembre, en 2003. Une paranoïa typiquement américaine, désormais au service d’un gouvernement qui se comporte comme un desperado au Far-West.
Depuis le début de l’année et dans la plupart des grandes villes américaines, majoritairement démocrates, des gosses sont arrachés à leurs parents dans des rues qui s’embrasent. Des citoyens n’ayant connu que les Etats-Unis et ne parlant pas espagnol se retrouvent expulsés d’un jour à l’autre, direction Tijuana.
Heurts. Pleurs. Peurs. Haut-le-cœur.
Avec un Minnesota ensanglanté, nous sommes très loin des grandes gesticulations géopolitiques. Aussi angoissantes sont-elles en ce moment. La population, rompue depuis les cours d’histoire à l’idée que les chefs d’Etat se disputent la richesse du voisin, peut sans doute s’accommoder d’un Trump lorgnant le Groenland comme on construit un hôtel sur Zurich Paradeplatz au Monopoly.
A l’apéro, avec un peu de cœur à l’ouvrage, les interminables élucubrations narcissiques fascisantes du milliardaire vieillissant se diluent encore dans le cynisme et quelques Negroni.
Mais, des rues américaines infestées de brutes épaisses, assermentées et cagoulées, semant une terreur aussi disproportionnée qu’injustifiée, ça ne passe pas. Pas aux Etats-Unis. Ce pays que l’on pompe comme un biberon depuis la nuit des temps.
Vous le sentez ce malaise diffus, ce truc qui hurle au fond de l’estomac?
Ce satané Oncle Sam, sexy et imparfait, qui nous a pondu l’avion, l’ampoule, le frigo et le PQ, Friends et Netflix, l’iPhone et Quentin Tarantino, Disney et In-N-Out, The Rolling Stones et The Great Gatsby, le pur génie et la bête démesure, est en train de crever sous nos yeux et c’est parfaitement insupportable.
La politique de Donald Trump, agissant comme une maladie auto-immune, tue des Américains, chez eux, sous le prétexte d’un terrorisme intérieur fantasmé.
Son ego et sa soif puérile de vengeance envers les démocrates vont inexorablement le mener à détruire un pays qui n’a jamais eu besoin de lui pour s’inventer great again. Sans doute cherche-t-il le point de non-retour, la colère de plus, la révolte de trop, pour être en droit d’invoquer l’Insurrection Act et envoyer l’armée à Chicago, Boston et Los Angeles, en pointant le progressisme du doigt.
Il n’est pas exagéré d’affirmer que les chars sont aujourd’hui aux portes de nos villes de cœur, de ces plaines infinies qui se dévorent au volant d’une décapotable, d’un peuple que l’on adore détester, de certains de nos souvenirs les plus chers.
Même le DFAE nous parle des Etats-Unis comme si nous envisagions une semaine de vacances en Syrie, car «la prudence est de mise», «en particulier dans les lieux fréquentés», comme les «restaurants et les centres commerciaux».
Les plus grands désirs de protectionnisme et d’isolationnisme auxquels cette vaste puissance nous habitue depuis longtemps ne justifient pas la mort institutionnalisée à chaque coin de rue. Pour l’heure, hélas, les Etats-Unis ne sont plus une simple destination, mais la cible d’un président qui joue leur réputation à la roulette russe.
La larme à l’œil, le reste du monde se passe en boucle ces déjà trop nombreuses vidéos de citoyens exécutés en plein jour, considérés par le gouvernement comme des terroristes ou des démocrates. Ce qui, pour Trump et sa clique, revient d’ailleurs au même.
Retour de bâton
Ne parlons pas de guerre civile. Le gourou MAGA n’attend que cela, persuadé que le chaos qu’il a lui-même fomenté fera de lui le sauveur d’une nation en perdition. A quelques enjambées de Miderms dont il refusera la très probable défaite, cette triste gabegie a néanmoins le pouvoir de se retourner contre lui.
On ne serait d’ailleurs pas très étonnés s’il venait à recadrer publiquement sa propre milice, de peur de passer pour un semeur de cadavres. Car les citoyens qui se lèchent les babines à l’idée que l’ICE flingue leurs voisins ne courent pas les rues.
Tout juste certains, parmi les moins bien lotis, se sont sentis suffisamment paumés et ignorés pour glisser leur bulletin dans une urne déguisée en terre promise. Là où leurs compatriotes meurent aujourd’hui sans raison. Là où ils risquent eux aussi une balle dans le thorax en allant acheter des donuts.
Là où l’on voudrait retourner sans la boule au ventre.
Contrairement aux idées reçues, l’Américain n’est pas stupide, mais fier. Désormais, il a honte.
