Au réveil, lundi, les démocrates seront dans la peau d'un écrivain ou d'un scénariste qui a réalisé, un peu tard, que son histoire ne tenait pas la route et que le héros n’était pas crédible. Au réveil, le parti devra jeter son premier jet à la poubelle, s'atteler à la tâche et repartir de zéro.
Si l'annonce tonitruante (mais attendue) de dimanche soir est considérée comme une libération pour beaucoup de stratèges démocrates, ils ont désormais du pain sur la planche. A savoir, empoigner le stylo et s'approprier un récit qui leur a échappé dès les balbutiements de cette campagne hors du commun.
Sans oublier que les Américains qui détestent Trump et réclament l'abandon du président des Etats-Unis depuis trop longtemps ne sont pas prompts à encaisser une nouvelle gabegie.
Dimanche soir toujours, une étrange cohésion émergeait du tsunami. Le parti semble pour l’heure se ranger comme un apôtre programmé, derrière un nouveau messie tout désigné: Kamala Harris. Une femme, jeune (59 ans), métisse, expérimentée, coriace, vice-présidente. Hormis Barack Obama, qui préfère observer la suite depuis son orbite privilégiée, les démocrates, après des années d'un bruyant désamour, nous annonce qu'elle est soudain la meilleure (ou la moins pire) pour terrasser Donald Trump.
C'est sans doute vrai, mais pas (encore?) pour cause de compétences personnelles. Jusqu'à ce que l'abandon du patron soit totalement digéré par son parti, la première qualité de Kamala Harris est précisément qu'elle n'est pas Joe Biden.
Dans les affres du développement personnel, on affirme souvent que savoir ce qu'on ne veut pas est une première étape importante. Soit. Le parti ne voulait plus du papy faiblard de 81 ans? Le voilà désormais out of order. Or, si elle résonne comme un soulagement généralisé, l'absence de Joe Biden ne sera jamais un programme politique. Encore moins une stratégie pour effrayer l'autocrate à l'oreille cassée qui, lui aussi, va devoir revoir sa copie pour faire pleuvoir des missiles inédits sur sa nouvelle ennemie potentielle.
En clair, les démocrates sont aujourd'hui contraints de raconter une histoire. Une histoire crédible, solide, personnelle. Leur histoire. Et ils n'ont plus que 107 jours pour la faire gober à des citoyens qui s'avouent déjà exténués par la tournure de cette insupportable élection présidentielle.
Si Kamala Harris semble avoir été dotée d'une paire d'ailes en l'espace de quelques secondes, elle ne pourra pas s'envoler toute seule vers une éventuelle victoire. Tout le parti va devoir parler d'une même voix et danser en équilibre sur le même scénario. Un récit qu'il faudra d'ailleurs écrire en deux-deux, pour ne pas risquer de lasser des projecteurs qui se braquent enfin sur les démocrates.
Plus les stratèges tarderont à empoigner la plume, plus les voix dissonantes auront le loisir d'émerger en interne, tels des cafards d'un gazon fraîchement tondu. Sans oublier que Donald Trump attend de pied ferme la première bourde de cette union inespérée, pour siffler les projecteurs comme on rappelle un chien à ses pieds. Et il suffira sans doute d'un seul stratège bruyamment opposé à l'ascension de Kamala pour que la machine se grippe définitivement.
Harris ou un autre? Peu importe. L'important, désormais, c'est de sortir de la crise, d'afficher un certain sentiment de puissance et de dérouler de bonnes raisons de voter pour celui ou celle qui ne sera pas Joe Biden.
Sans doute que la plus grande erreur du président des Etats-Unis a été de hisser très tôt Donald Trump sur un piédestal. D'en faire un adversaire à ce point sérieux et crédible qu'il croyait être le seul à pouvoir le vaincre. Toute la campagne du chef d'Etat de 81 ans s'est d'ailleurs peu ou prou résumée à faire du milliardaire le plus grand danger du monde libre, reléguant aux oubliettes le projet des démocrates pour les quatre années à venir.
A 107 jours du 5 novembre, il est plus que temps de lâcher tonton Trump et d'oser incarner quelque chose de suffisamment sexy et personnel pour être en mesure défier le talent du républicain à incarner son combat.
Si Kamala Harris devenait l'élue des démocrates, il s'agira de fédérer au-delà de ses admirateurs progressistes et éviter d'intégrer l'ennemi milliardaire dans une hargne binaire, comme un mauvais réflexe. Le combattre, oui. Mais sans oublier de se définir elle-même avant que la caricature dessinée à main levée par les trumpistes ne hante les esprits.
Pour y parvenir, Kamala devra ouvrir les vannes. Deux exemples? L'avortement n'est pas qu'un sujet féministe et l'immigration ne doit pas être abandonnée à l'extrême droite. Maintenant que le boulet incarné par Joe Biden s'est détaché d'un coup sec de la cheville du parti démocrate, l'heure est à l'assurance, à l'unité et à la fraîcheur.
Dans le cas contraire, le fiasco sera rapidement inévitable.