Kim Jong-un s’attaque à un pilier caché de son propre régime
Lorsque Kim Jong-un s'adresse à son armée, il se confond généralement en éloges. Il y a quelques mois, le dictateur nord-coréen a fait ériger un monument en hommage aux soldats tombés avec la Russie dans la guerre contre l'Ukraine. Il aime aussi célébrer ses combattants comme des héros. «Vous accomplissez le miracle de transformer une vaste zone de danger en un territoire sûr», avait-il notamment déclaré à des soldats revenus du front ukrainien.
Mais ces derniers jours, le «leader suprême» a changé de ton. Selon Yonhap, principale agence de presse sud-coréenne, Kim Jong-un a adressé des critiques d'une fermeté inhabituelle aux responsables militaires, mais aussi, à travers eux, à l'ensemble de la société nord-coréenne.
Le message était clair: le dictateur est profondément mécontent.
Sa fureur, on la doit à la corruption, que l'Etat nord-coréen affirme combattre officiellement. Kim Jong-un a entre autres désigné publiquement Pak Hui Chol. Ce dernier était jusqu'à récemment directeur adjoint chargé de l'organisation au sein du bureau politique de l'armée. La Cour suprême l'aurait récemment condamné pour corruption. Selon les autorités, l'homme s'est rendu coupable de nombreux abus de pouvoir et d'actes arbitraires. «Les scandales de Pak Hui Chol constituent des crimes d'une gravité exceptionnelle» et sont «impensables», indique un communiqué officiel.
Se débarrasser d'un rival
Le dictateur a peut-être profité de cette affaire pour avertir contre la corruption tout en éliminant un adversaire politique. C'est en tout cas l'analyse de Frederic Spohr, directeur du bureau de Séoul de la Fondation Friedrich-Naumann.
Selon lui, ce type de procès ne sert pas uniquement à lutter contre les pratiques illégales, «mais aussi, très souvent, à éliminer des opposants politiques et à consolider le pouvoir en place».
Depuis son arrivée au pouvoir en 2011, Kim Jong-un a appris à éliminer efficacement ses rivaux potentiels. En revanche, à 42 ans, il est probablement moins aguerri en matière de lutte contre la corruption. Ses récentes rencontres avec le président chinois Xi Jinping, reçu le mois dernier à Pyongyang, ont toutefois pu l'inspirer. Xi Jinping est connu pour sa vaste campagne anticorruption menée en Chine, qui, selon plusieurs études, a produit certains résultats.
Parmi les plus mauvais élèves
Alors comment la corruption se manifeste-t-elle concrètement en Corée du Nord? L'ONG Transparency International classe le pays au 172ᵉ rang sur 182 dans son indice de perception du phénomène. «Pour beaucoup d'habitants, c'est tout simplement une question de survie», souligne Frederic Spohr. «La corruption fait partie du quotidien d'une grande partie de la population».
Vladimir Tikhonov, professeur d'études coréennes à l'Université d'Oslo, rappelle toutefois que cette corruption obéit à des règles très précises. «Des agents locaux chargés de la sécurité vendent des autorisations de déplacement, sans lesquelles il est impossible de quitter son lieu de résidence, par exemple pour se rendre dans le district voisin. En revanche, ils ne vendraient jamais une autorisation permettant d'aller à Pyongyang, car cela relève de la sécurité de l'Etat».
Et d'ajouter:
Selon Vladimir Tikhonov, la corruption joue même un rôle dans le maintien du régime. «En autorisant les bureaucrates de rang inférieur et intermédiaire à s'approprier une partie des richesses économiques, les hauts responsables s'assurent de leur loyauté». Une autorisation de déplacement s'obtient contre 50 à 100 dollars, ou en échange d'un bon vin ou de tabac de qualité.
La campagne anticorruption mise en avant par Kim Jong-un l'oblige donc à un exercice d'équilibriste. S'il agit avec trop de fermeté, il risque d'entamer la loyauté de ses fonctionnaires qui, selon Vladimir Tikhonov, perçoivent généralement des «salaires de misère» et comptent sur ces revenus complémentaires. Dans le pire des cas, certains mécontents pourraient même choisir de fuir le pays pour rejoindre la Corée du Sud, où les autorités seraient particulièrement intéressées par les informations qu'ils auraient à fournir sur le régime de Pyongyang.
(Adaptation en français: Valentine Zenker)
