Ce «malentendu diplomatique» avec Séoul pourrait coûter cher à Kiev
La Corée du Sud et l’Ukraine ont en commun un problème de sécurité: la Corée du Nord. D’une part, ce pays, largement isolé diplomatiquement, soutient la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine. D’autre part, la coopération militaire de plus en plus étroite entre Moscou et Pyongyang est une épine dans le pied de Séoul.
Et pour cause: les deux Etats coréens sont ennemis depuis des décennies, et la guerre de Corée ne s’est achevée en 1953 que par un armistice. De fait, aucun traité de paix n’a jamais été conclu.
Aujourd'hui, c’est précisément la Corée du Nord qui plonge la Corée du Sud et l’Ukraine dans une crise diplomatique.
Séoul a annoncé, jeudi, le rappel de son ambassadeur en Ukraine. Le ministère sud-coréen des Affaires étrangères a expressément précisé qu’il ne s’agissait pas d’une rupture des relations et que les échanges diplomatiques avec Kiev devaient se poursuivre. Le rappel d’un ambassadeur n’en constitue pas moins un signal clair. En l’espace de quelques semaines, le différend entre les deux pays s’est envenimé sur plusieurs fronts simultanément. Voici comment les choses en sont arrivées là.
Un différend autour de deux prisonniers
La querelle a commencé avec deux soldats nord-coréens. Les troupes ukrainiennes ont capturé les deux hommes début 2025 dans la région limitrophe russe de Koursk (située au nord-est de l'Ukraine). Ils y combattaient pour Moscou et ont exprimé par la suite le souhait d’être transférés en Corée du Sud.
👉 L'actu en direct sur la guerre en Ukraine, c'est ici
Ils y sont finalement arrivés à la mi-septembre. Mais cela n’a été rendu public que le 23 du même mois, lorsque le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a mentionné ce transfert dans son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU.
A Séoul, l’annonce publique a suscité l’indignation. Le président coréen, Lee Jae Myung, a rappelé que les deux parties avaient convenu de traiter l’affaire de manière confidentielle. Selon la version du gouvernement sud-coréen, il s’agissait notamment de protéger la sécurité des soldats et de leurs proches vivant en Corée du Nord.
Kiev a d’abord contredit. Il n’y a pas eu d’accord de confidentialité en ce sens, a-t-on indiqué du côté de la présidence ukrainienne. Mais le ministère des affaires étrangères a ensuite en partie rétropédalé: il a parlé d’interprétations différentes de l’accord. Le ministre des affaires étrangères ukrainien, Andriï Sybiha, a finalement transmis à son homologue sud-coréen Cho Hyun un message qui contenait aussi, selon ce dernier, des excuses.
Cela n’a pas suffi à Séoul. Les excuses ne correspondent pas à ce que son gouvernement attendait, a estimé Cho Hyun. Le président Lee Jae Myung avait déjà menacé de prendre d'autres mesures si l'Ukraine ne reconnaissait pas la version sud-coréenne des faits. Le rappel de l’ambassadeur s'inscrit dans cette dynamique.
Des livraisons à la Russie qui passent mal
Le différend serait déjà inhabituel en soi. Mais un second conflit s’y est ajouté cette semaine: une analyse du quotidien britannique Guardian, portant sur des données portuaires et des mouvements de navires, a montré que, en juillet et en août, plus de 176 000 tonnes de produits pétroliers sont parvenues de ports sud-coréens en Russie. Il s'agissait principalement de diesel.
Sept pétroliers ont ainsi effectué 14 voyages vers la Russie. Trois de ces navires sont sous sanctions occidentales.
Cette révélation passe mal à Kiev, notamment en regard d'une certaine stratégie ukrainienne consistant en des attaques contre les infrastructures pétrolières russes afin d’affaiblir l’économie de Moscou. Des drones ukrainiens ont, en effet, attaqué, à plusieurs reprises, des raffineries russes, perturbant considérablement la production de carburant du pays. La Russie a alors dû fortement augmenter ses importations.
En août, selon les données de la société d’analyse Kpler, 112 000 tonnes des produits pétroliers importés en Russie par voie maritime provenaient de ports sud-coréens. Cela représente environ 31% des importations russes du mois. Seule l’Inde en a livré davantage.
Toujours selon le Guardian, au moins trois des pétroliers utilisés sont sous sanctions britanniques et européennes: «Layla», «Astoria» et «Chongchon». Dans un cas, un pétrolier coréen a annoncé le Japon comme destination, mais s’est ensuite dirigé vers la grande ville russe de Vladivostok (est). Un autre navire encore a pris sa cargaison en mer au large de la Corée du Sud et a d’abord indiqué Singapour comme destination.
Les documents portuaires sud-coréens analysés ne permettent toutefois pas de savoir qui possédait ou vendait le carburant.
Kiev s’en prend ouvertement à Séoul
Pour l’Ukraine, une ligne rouge a été franchie. Vladyslav Vlasiuk, conseiller de Volodymyr Zelensky pour les sanctions, a reproché à la Corée du Sud d’avoir contribué, par ces livraisons, à atténuer les conséquences des attaques ukrainiennes contre les raffineries russes. Un tel acte serait, par ailleurs, en contradiction avec la politique de sanctions de Séoul.
La Corée du Sud a rejeté vivement l’accusation. La présidence a rétorqué que le pays appliquait avec cohérence ses sanctions et ses contrôles à l’exportation contre la Russie. Le gouvernement a également dit vouloir examiner les mouvements des navires et agir s’il constate des violations du droit sud-coréen.
Pour Séoul, les produits pétroliers courants ne relèvent pas de ses contrôles à l’exportation visant la Russie. Le gouvernement a en outre expliqué qu’aucune exportation directe de diesel, d’essence ou de kérosène vers la Russie n’avait été enregistrée dans les statistiques douanières officielles depuis 2025. Le seul chargement dans un port sud-coréen ne constitue donc pas encore une violation du droit sud-coréen.
Cela n’empêche pas que la révélation des itinéraires des navires est politiquement dévastatrice pour la relation entre Séoul et Kiev: alors que l’Ukraine tente de toucher l’approvisionnement en carburant de la Russie par des attaques de drones, des pétroliers chargés de diesel en Corée du Sud font route vers la Russie. Y compris des navires que les partenaires occidentaux de Séoul ont inscrits sur leurs listes de sanctions.
Deux partenaires aux intérêts divergents
Si le conflit s’envenime aussi vite, c’est aussi parce que la Corée du Sud et l’Ukraine, malgré leur adversaire commun, poursuivent des objectifs différents.
Séoul soutient l’Ukraine depuis le début de l’invasion russe par une aide humanitaire et du matériel militaire non létal, mais a jusqu’ici évité les livraisons directes d’armes. Dans le même temps, le gouvernement de Lee Jae Myung tente de maintenir ouverts des canaux de discussion avec la Corée du Nord et d’éviter toute tension inutile dans la région. Séoul entretient aussi des contacts diplomatiques avec Moscou.
Pour l’Ukraine, la Corée du Sud reste néanmoins un important fournisseur potentiel d’armes. En raison du conflit vieux de plusieurs décennies avec la Corée du Nord, le pays dispose de l’un des plus grands arsenaux du monde, y compris des systèmes de défense antiaérienne Patriot, dont Kiev a un besoin urgent pour repousser les missiles russes.
Volodymyr Zelensky avait ainsi demandé à nouveau à Séoul, en août, des systèmes de défense antiaérienne, mais sans succès. Il avait fait valoir qu’une coopération plus étroite profiterait aussi à la Corée du Sud, car les soldats nord-coréens acquièrent de l'expérience de combat en prêtant main-forte à la Russie dans sa guerre. Pyongyang pourrait également profiter de la technologie militaire russe.
Deux intérêts s’entrechoquent ainsi directement: l’Ukraine veut rendre la participation de la Corée du Nord à la guerre aussi visible que possible et accroître la pression sur la Russie. La Corée du Sud, elle, veut éviter les coups d'éclat et garder le contrôle sur les questions hautement sensibles relatives aux transfuges nord-coréens, aux prisonniers et aux relations avec Pyongyang.
Les mises en garde d'un expert
Des experts sud-coréens mettent désormais eux aussi en garde contre une nouvelle escalade. Déjà avant le rappel de l’ambassadeur sud-coréen, Ban Kil-joo, professeur à la Korea National Diplomatic Academy, avait prévenu qu'un envenimement était possible.
D'autre part, la Russie pourrait utiliser une telle démarche comme «modèle» pour amener d’autres soutiens de l’Ukraine à réduire leur aide, a-t-il estimé auprès du Korea Times. Une rupture plus profonde avec Kiev pourrait en outre peser sur les relations de Séoul avec ses partenaires européens, lesquels s’opposent ensemble à la Russie.
S’y ajoute que, pour la Corée du Sud elle-même, la coopération avec l’Ukraine conserve une valeur stratégique, car les forces armées ukrainiennes disposent désormais d’une expérience directe du combat contre des soldats et des armes nord-coréens. Ces enseignements peuvent aider Séoul à évaluer les capacités que les troupes nord-coréennes acquièrent dans la guerre.
Il y a encore quelques jours, le ministre ukrainien des Affaires étrangères qualifiait le conflit avec Séoul de «malentendu diplomatique» qui devait être rapidement réglé. (trad. ysc)

