«Je ne suis pas surprise par ces morts»: une Américaine de Suisse raconte
Deux citoyens américains ont été tués par la police de l'immigration envoyée par le gouvernement fédéral dans la ville de Minneapolis. watson a demandé à Morgan Gray, coprésidente des Democrats Abroad Suisse romande, ce qu'elle pensait des derniers événements survenus dans l'Etat du Minnesota.
Morgan Gray, en tant qu’Américaine vivant en Suisse, quelles ont été vos premières réactions face aux événements survenus à Minneapolis?
Ces deux meurtres me dégoûtent et m'horrifient. Lorsque j'ai vu les images sur les chaînes d'information, j'étais complètement choquée, mais malheureusement pas surprise du déroulement des événements.
C'est-à-dire?
Durant la présidentielle en 2024, Trump n'avait pas caché ses intentions et nous parlait toujours de «enemy within», soit l'ennemi intérieur.
Parfois, c'était l'extrême gauche, mais, dans son ensemble, ce sont toutes les personnes qui ne voulaient pas lui obéir. Lors de la présidentielle 2024, j'ai pris ses menaces très au sérieux et au sein des Democrats Abroad, nous avons énormément travaillé pour éviter sa réélection et nous retrouver dans cette situation.
Lors de la nuit électorale de novembre 2024 à Genève, de nombreux démocrates estimaient que le second mandat de Trump serait pire que le premier, car mieux organisé. Partagiez-vous cette crainte?
Je ne pense pas qu'il est mieux organisé, mais il y a plus d'une année, nous avions vu et entendu des témoignages de nombreux républicains de son ancienne administration qui ne voulaient plus travailler avec lui.
Ces républicains qui pouvaient réfréner ses tendances ne font plus partie de son entourage, ce qui le rend plus dangereux.
L'administration Trump semble cibler les Etats démocrates en y envoyant cette police de l'immigration, quel est l'agenda politique derrière ces actions, selon vous?
Trump veut déstabiliser et terroriser la population. L'Etat du Minnesota est en majorité démocrate, la Californie aussi et l'Illinois, d'où je viens, a été ciblé aussi par Trump.
En provoquant une réponse forte de la part des citoyens, il pourra justifier la saisie du pouvoir de manière autoritaire. Au sein des Democrats Abroad, il y a de nombreuses personnes qui ont des amis et de la famille à Minneapolis, elles nous racontent que les personnes qui y vivent ont en permanence leur passeport sur elles, de peur d'être arrêtées. Vous vous rendez compte?
Les autorités de Minneapolis demandent le retrait de la police de l’immigration. Cette réaction vous paraît-elle appropriée?
Oui. Je rappelle qu'il y a des lois dans notre pays et que le rôle des politiques est de chercher avant tout des solutions légales. Les autorités demandent, par exemple, des mandats d'arrêt aux agents de ICE. Ils font appel à des juges pour protéger les personnes attaquées par la police de l'immigration. Je voudrais aussi ajouter que les habitants du Midwest sont très résilients. Vous savez, les hivers sont rudes dans là-bas, il peut faire jusqu'à -40° ressenti et le climat crée aussi une solidarité au sein de la population. Quand vous voyez ces gens manifester, se dresser contre ce que j'appelle une milice privée paramilitaire hors de contrôle et dénoncer ses agissements, vous ne pouvez que louer leurs actions.
Vu de l’étranger, certains s’interrogent: les Etats-Unis sont-ils en train de basculer dans la violence? Cette inquiétude vous paraît-elle légitime?
Oui, elle l'est, concernant le pouvoir, mais les manifestants sont restés non violents. En tant qu'Américaine vivant à l'étranger, je reste informée de ce qui se passe et je sais qu'il y a de nombreuses autres personnes tuées par ICE ou mortes en détention, mais cela se passe hors caméra. Nous n'avons pas d'images de ces meurtres et je me dis que nous ne voyons qu'une partie. Non seulement les meurtres sont choquants, mais les mensonges du gouvernement Trump le sont tout autant.
Cela ne correspond pas à ce que les images nous montrent et à ce que les témoins disent, mais cela n'empêche pas ce gouvernement de mentir à la population. Ces mensonges sont aussi une forme de violence.
Les Democrats Abroad envisagent-ils des actions concrètes en Suisse pour réagir à ces événements ?
Nos membres suivent cette situation de près et reçoivent des messages de leurs amis à Minneapolis, nous voulons agir pour eux. Chez les Democrats Abroad, nous le faisons de plusieurs façons. La première est de solliciter nos représentants, soit ceux qui sont au Senat et aux congrès, soit ceux qui sont à l'échelle plus locale, comme les gouverneurs. Je viens de l'Etat de l'Illinois et j'ai deux sénateurs démocrates qui représentent mon Etat. De plus, j'ai un représentant de mon district au congrès qui est républicain.
Par exemple, prochainement, il y aura un vote au sénat sur le financement des agents fédéraux comme ICE. J'écris des emails inlassablement pour que mes représentants comprennent que leur action est importante. Je ne vous cache pas que j'écris très souvent au membre du congrès républicain qui représente mon district, ils doivent finir par me connaître à son secrétariat.
Vous êtes du genre insistante, dirons-nous?
Oui, mais c'est normal, ces personnes nous représentent, elles travaillent pour nous. Mais ce n'est pas la seule chose que nous faisons actuellement, nous incitons aussi les électeurs américains résidant en Suisse à demander leur bulletin de vote. Le cheminement électoral est complexe aux Etats-Unis, il faut s'y inscrire, connaître le district dans lequel on peut voter et bien connaître les rouages quand on est à l'étranger.
Pour finir, les Democrats Abroad partagent des informations, s'organisent pour faire des dons pour nos concitoyens, car c'est important de rester solidaire dans ce genre de situation.
Ces événements ont-ils changé le regard que vous portez sur votre pays ?
Je me suis rendue deux mois en Illinois à la fin de l'année passée pour voir ma famille et je trouve que l'environnement a changé car il y a de plus en plus de citoyens qui s'organisent contre les attaques de ce gouvernement. Aujourd'hui, je vois des personnes que je n'imaginais pas militer se rassembler pour faire face à cet état autoritaire.
