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Comment l'UE peut faire plier Trump avec la dette américaine

Voici la meilleure arme des Européens contre Trump.
Bien qu'efficace, faire pression sur la dette américaine implique de gros risques pour les marchés financiers.Image: Imago, montage watson

Pour faire plier Trump, les Européens disposent d'une dangereuse arme

Face aux menaces de Donald Trump, l’idée d’utiliser les bons du Trésor américain comme levier refait surface en Europe. Voici ce qu'il faut savoir sur cette «arme» aussi puissante que risquée.
23.01.2026, 05:3323.01.2026, 07:11
Lara Knuchel
Lara Knuchel

L'Europe a dû faire face à la volonté de Donald Trump d'annexer le Groenland. En plus du «bazooka commercial» évoqué par Emmanuel Macron, qui a fait grand bruit en tant qu'arme commerciale de l'Union européenne, l’idée de se débarrasser d’obligations d’Etat américaines circule depuis quelques jours comme un moyen de pression potentiel pour l'UE.

De quoi s’agit-il?

Dimanche dernier, une note rédigée par un analyste de la Deutsche Bank a largement circulé. Responsable mondial de la recherche sur les devises au sein de la banque allemande, George Saravelos y écrivait notamment:

«L’Europe a le Groenland, mais elle détient aussi une grande quantité de bons du Trésor américain»

Selon lui, les banques et les institutions européennes pourraient utiliser ces titres de dette comme levier pour mettre les Etats-Unis sous pression. Il ajoutait que, malgré «leur puissance militaire et économique», les Etats-Unis présentaient une faiblesse majeure:

«Ils dépendent des autres pour financer leurs dettes liées à d’importants déficits commerciaux.»

George Saravelos a, par ailleurs, souligné que ce scénario n’avait rien de théorique. De fait, le fonds de pension danois AkademikerPension a annoncé son intention de vendre l’ensemble de ses obligations d’Etat américaines figurant, soit des titres d’une valeur d’environ 100 millions de dollars. Cette décision n’aurait aucun lien direct avec la crise autour du Groenland, même si celle-ci n’a «pas rendu la décision plus difficile». La raison serait à chercher ailleurs, explique le fonds de pension:

«La décision est liée à la mauvaise situation financière du gouvernement américain»
Que sont les obligations d'Etat?
Les obligations d’Etat permettent aux pays de lever de nouveaux fonds. Concrètement, l’Etat émet un titre de dette qui permet de reverser un intérêt régulier à son créancier, qu’il s’agisse d’autres institutions publiques, de banques centrales, de banques commerciales ou de particuliers.

Ces obligations, appelées Treasury Bonds (bons du Trésor) aux Etats-Unis, peuvent être échangées sur les marchés et leur cours varie en fonction de la demande. Lorsque ce prix baisse, le taux d’intérêt, soit le rendement, augmente. Et plus ce rendement est élevé, plus il devient coûteux pour le pays émetteur de se financer en levant de nouveaux capitaux.

Pourquoi est-ce une «arme»?

Selon la Deutsche Bank, les pays européens détiennent des obligations et des actions américaines pour une valeur d’environ 8000 milliards de dollars. C’est presque deux fois plus que le reste du monde réuni.

On avait déjà pu constater l’an dernier qu’une vente coordonnée constituait un moyen de pression considérable. A la suite du Liberation Day, le jour où Donald Trump avait présenté ses nouveaux droits de douane, ce seraient très probablement les obligations d’Etat américaines qui l’auraient en partie incité à revoir sa position.

Ce n’est pas un hasard. Les Etats-Unis portent une dette d’une ampleur sans équivalent qui atteint actuellement 38,4 billions de dollars, soit quelque 125% du produit intérieur brut. La majeure partie de cette dette est négociée sur les marchés sous forme d’obligations d’Etat.

A elle seule, la charge annuelle des intérêts approche 1000 milliards de dollars. Environ 15% des dépenses publiques fédérales sont aujourd’hui consacrées à la dette, ce qui est vertigineux. En 2021 encore, cette part ne représentait que 3%, comme le relevait le journal Finanz und Wirtschaft.

En d’autres termes, si les bons du Trésor américain étaient vendus massivement, autrement dit «jetés» sur le marché, le prix des titres baisserait, tandis que les taux d’intérêt augmenteraient. Or, même de faibles variations des taux suffiraient à faire flamber brutalement le coût de l’endettement des Etats-Unis, mais aussi celui du service de la dette existante, via les paiements d’intérêts.

Pour Donald Trump, ce serait un problème très concret, et il a promis de faire baisser les rendements.

Qui en détient le plus?

Les bons du Trésor américain sont présents absolument partout. Considérés comme un placement extrêmement sûr, ils figurent dans les bilans de fonds de pension, de banques, d’assurances et d’investisseurs privés. Ils sont en outre souvent utilisés comme garanties dans des opérations financières.

C’est au Japon que l’on trouve encore les plus importants détenteurs d’obligations d’Etat américaines, suivis par le Royaume-Uni et la Chine. En Suisse, les investisseurs détiendraient au total des bons du Trésor américain pour une valeur estimée à quelque 300 milliards de dollars.

Il est intéressant de voir que la Chine est le troisième «financier» de l’Etat américain. Mais, contrairement aux pays européens, Pékin a décidé il y a déjà plusieurs années de réduire progressivement ses obligations d’Etat américaines.

Alors qu’en 2013, quelque 1300 milliards de dollars se trouvaient encore en mains chinoises, ce montant a aujourd’hui été divisé par deux.

Qu'est-ce qui pourrait pousser à une vente?

Un pays isolé, et encore moins l’Union européenne, n'est capable de décider de cela sur un coup de tête. Ni la Banque centrale européenne ni les banques privées, et encore moins les acteurs individuels, ne peuvent se voir imposer par la politique la vente de leurs produits financiers.

Mais la politique peut toutefois, dans certaines circonstances, orienter le mouvement. Selon Der Spiegel, il serait par exemple envisageable «que les autorités de surveillance contraignent les banques européennes à pondérer les risques de façon plus élevées avec les obligations d’Etat américaines, afin de rendre ces titres moins attractifs».

Mais il se pourrait que les discussions autour d’une action concertée aient plus d’impact encore que l’action elle-même. Les marchés financiers sont volatils, ils réagissent immédiatement aux décisions politiques et aux changements du climat politico-économique.

Autrement dit, des événements bien réels, comme des annonces politiques ou la menace d’une guerre commerciale, sont aussitôt pris en compte par les marchés. Dans un contexte comme celui-ci, l’incertitude autour des obligations d’Etat américaines peut ainsi s’accroître, ce qui peut rendre de nombreux acteurs plus sceptiques et les pousser à vendre davantage de bons du Trésor américain.

Un coup d’œil aux rendements des obligations d’Etat américaines va dans ce sens. Ce mardi, le rendement des bons du Trésor à dix ans est monté à 4,30, l'une des valeurs les plus hautes depuis quatre mois.

Rendite von US-Treasury Bonds, US-Staatsanleihen
Image: tradingeconomics

Le rendement a depuis légèrement baissé. Plusieurs déclarations visant à calmer le jeu y ont sans doute contribué, à commencer par les mots de Donald Trump au Forum de Davos, où il a assuré qu’il n’aurait pas recours à la force militaire contre le Groenland, et même qu'un accord avait été trouvé avec l'Otan.

Qu’est-ce qui plaide contre cette option?

Peu après la publication de la note de l’analyste de la Deutsche Bank, de nombreux experts financiers sont montés au créneau pour mettre en garde contre une telle démarche.

En marge du World Economic Forum (WEF), le ministre américain des Finances, Scott Bessent, a lui aussi été contraint de réagir mercredi. Selon un article de Bloomberg, il aurait abordé le sujet au téléphone avec le directeur général de la Deutsche Bank, lequel aurait aussitôt démenti:

«Cette idée selon laquelle les Européens vendraient des actifs américains provient d’un seul analyste de la Deutsche Bank. Son CEO m’a appelé pour préciser que l’établissement ne partageait pas cette analyse»
Scott Bessent, US Secretary of the Treasury speaks during the Annual Meeting of the World Economic Forum in Davos, Switzerland, Tuesday, Jan. 20, 2026. (AP Photo/Markus Schreiber)
Switzerland Davos
Le ministre américain des Finances, Scott Bessent.Image: keystone

Une telle décision pourrait également se retourner contre les Européens eux-mêmes, ce qui en fait l'obstacle le plus sérieux. Car lorsqu’on détient autant d’obligations dans ses portefeuilles, on n’a en réalité aucun intérêt à voir leur valeur s’effondrer.

Sans parler du risque de provoquer une perturbation majeure des marchés financiers, qui serait à coup sûr la conséquence d’une telle démarche.

Traduit de l'allemand par Joel Espi

Après un sujet compliqué, voici des chats moches...
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Après un sujet compliqué, voici des chats moches...
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C'est quoi ce «cheesecake japonais» qu'on voit partout?
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