«Avec ce drone, Poutine envoie un message très clair à l'Europe»
Frédéric Esposito est chargé de cours l'Université de Genève, membre associé à la direction du Global Studies Institute et membre du conseil d'administration du Centre universitaire d'études humanitaires. Dans une interview à watson, il analyse le rapport de force Occident-Russie à la lumière de l'affaire du drone explosif découvert début août à l'aéroport de Leipzig et dont l'Allemagne a accusé le 1er septembre la Russie d'en être responsable.
Revenons brièvement au début de l’affaire: comment qualifieriez-vous l’acte consistant à positionner un drone chargé d’explosifs sur un aéroport civil, en l’occurrence celui de Leipzig, considéré comme stratégique dans le soutien à l’Ukraine?
Frédéric Esposito: Cette situation peut être qualifiée d’hybride. L’Otan la qualifie elle-même ainsi. C’est un acte particulièrement grave, qui peut se rapprocher du niveau d’une attaque armée, sans toutefois l’atteindre tout à fait. Ce qui fait qu’on n’est pas complètement dans le champ de la défense collective otanienne. Ce n’est donc pas un basculement vers la guerre ouverte entre l’Otan et la Russie, mais c’est un franchissement supplémentaire dans la confrontation hybride que Moscou mène avec les Européens.
Qu’est-ce qui change, en dehors de l’aspect armé proprement dit?
Puisque le péril était potentiellement mortel, l’Otan, dont l’article 5 prévoit l’assistance mutuelle en cas d’agression d’un de ses membres, n’est-elle pas concernée au premier chef?
Sachant que la caractéristique d’un guerre hybride consiste à agir sous le seuil pouvant provoquer une réponse militaire conjointe au titre de l’article 5, le drone chargé d’explosif de l’aéroport de Leipzig, s’il défie l’Otan, ne provoque pas une riposte armée. Cela étant dit, l’Otan affirme qu’une opération hybride, si elle atteignait une gravité suffisante, pourrait être considérée comme une attaque armée et conduire à l’application de l’article 5. C’est une appréciation qui se fait au cas par cas. Le cas de Leipzig ne sollicite manifestement pas, en l’état, l’article 5.
S’il y avait eu explosion du drone, provoquant des dégâts matériels, voire humains, le seuil atteint aurait-il été beaucoup plus sensible?
Comme, dans ces affaires, on est dans le cas par cas, la réponse allemande aurait été différente, puisqu’elle aurait sûrement été immédiate. Mais on fait ici de la politique fiction. Ce qu’il faut voir dans le cas présent, et le timing a toute son importance, c’est que l’Allemagne s’est accordée un mois avant de répondre publiquement à la découverte de ce drone et d’en attribuer la paternité à la Russie.
Car du côté russe, le message envoyé par ce drone chargé d’explosifs sur un aéroport allemand, où atterrit et décolle un Antonov ukrainien transportant du matériel militaire de l’Otan, est très clair: arrêtez d’aider Kiev! Dans ce contexte, le fait que l’Allemagne soit visée n’est pas un hasard.
Pourquoi?
La réponse allemande, et européenne en cours, à la découverte de ce drone russe, vous fait-elle penser à la guerre froide?
Il est vrai que la fermeture du consulat russe de Bonn, du centre culturel russe de Berlin, l’application de nouvelles sanctions, ainsi que l’expulsion de personnels, s’inscrivent dans ce nous avons connu du temps de la guerre froide. D’ailleurs, l’Otan est un produit de la guerre froide. Mais ces outils diplomatiques, face à l’activisme russe en Europe dans le cadre de la guerre en Ukraine, sont d’abord des outils diplomatiques pour éviter une escalade avec la Russie, indépendamment de toute ressemblance avec la guerre froide.
Toute proportion gardée, cette affaire de drone, avec une possible menace immédiate, présente-t-elle des points communs avec la crise des missiles soviétiques de Cuba de 1962?
C’est de démontrer ensuite la vulnérabilité des infrastructures européennes. Que ce soit dans un domaine très matériel et sensible d’un aéroport civil, comme dans le domaine électoral, par des intrusions dans les processus électoraux. Enfin, ce drone, c’est aussi une façon de tester la réaction de l’Allemagne, de voir jusqu’à quel point les services européens coopèrent et si la solidarité de l’Otan fonctionne. Cette opération hybride de la Russie herche autant à produire un effet matériel, avec une destruction potentielle, qu’à observer et influencer le comportement de ses adversaires.
Comment jugez-vous la réponse du camp occidental à l’intimidation russe?
La réponse allemande, européenne et de l’Otan me paraît tout à fait adaptée à cette situation. Si la Russie a voulu démontrer par cette action la vulnérabilité allemande et européenne, elle permet aussi aux Européens de réaffirmer leur engagement vis-à-vis de l’Ukraine.
Il se trouve que la communication publique allemande sur le drone russe coïncide avec la tenue ce dimanche 6 septembre des élections régionales de Saxe-Anhalt, en ex-Allemagne de l’Est. L’extrême droite AfD, qui souhaite mettre fin à l’aide militaire allemande à l’Ukraine, est susceptible de remporter, pour la première fois, la présidence d’un Land. Comment analyser cette concomitance?
Je suis partagé. Je penche plus pour un hasard du calendrier que pour une volonté du gouvernement allemand de répliquer publiquement à la Russie pour tenter d’influer sur le scrutin de Saxe-Anhalt en défaveur de l’AfD. D’ailleurs, nul ne sait en faveur de quel camp politique l’affaire du drone russe peut influer.
