Selon le service de renseignement sud-coréen (NIS), ce que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a évoqué la semaine dernière serait désormais confirmé:
Des images satellites montrent que 12 000 soldats nord-coréens sont en route vers la Russie, avec déjà 1500 d’entre eux ayant atteint Vladivostok, prêts à rejoindre les rangs russes en Ukraine.
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Si ces informations se vérifient, la guerre en Ukraine prend une dimension nouvelle et inquiétante. Jusqu'à présent, la Corée du Nord s'était surtout limitée à fournir du matériel militaire à Moscou. L’envoi de troupes, d’un pays géographiquement aussi éloigné du conflit, pourrait marquer une escalade du conflit à l’échelle continentale. Mais pourquoi Kim Jong-un prendrait-il une telle décision?
Pourquoi la Corée du Nord s’impliquerait-elle directement dans cette guerre, alors qu’elle se trouve si loin du champ de bataille? Cette volonté de soutenir la Russie semble risquée, voire suicidaire. D'après les estimations américaines, le conflit aurait déjà coûté à la Russie 600 000 morts, blessés ou disparus. On peut donc imaginer que les pertes parmi les troupes nord-coréennes seraient tout aussi lourdes. Alors, pourquoi Pyongyang s'engage-t-il dans un tel bourbier?
L'accord signé l'été dernier entre Moscou et Pyongyang, promettant une aide mutuelle en cas d’attaque, pourrait expliquer cette intervention. Depuis que des soldats ukrainiens ont commencé à pénétrer sur le territoire russe, cet engagement pourrait se concrétiser. En envoyant des troupes, Kim Jong-un renforce aussi la propagande du Kremlin, qui tente de faire passer l'Ukraine pour l’agresseur.
De plus, la Corée du Nord pourrait espérer obtenir des bénéfices en retour, comme des technologies russes pour son programme spatial et nucléaire, ou encore des gains économiques à travers des exportations de munitions. «Les actions de la Corée du Nord doivent signaler qu'elle est prête à entrer en conflit» explique Edward Howell, spécialiste de la Corée du Nord à l’université d’Oxford.
Si Kim Jong-un envoie désormais ses troupes en Russie, il renforce l'image que la Russie souhaite véhiculer, à savoir que c'est l'Ukraine et non la Russie qui est l'agresseur dans ce conflit. De plus, il est probable que cette stratégie rende la Corée du Nord redevable envers la Russie. Ce pays, en difficulté financière, pourrait tirer des bénéfices des exportations de munitions, tout en recevant des connaissances de la Russie pour son programme spatial et éventuellement pour son programme d'armement nucléaire.
Ainsi, le rapprochement entre la Russie et la Corée du Nord est une conséquence de la guerre russe en Ukraine. Depuis qu'une grande partie de la communauté internationale a voté en faveur de sanctions sévères contre la Russie, les gouvernements de Pyongyang et de Moscou — qui collaboraient déjà étroitement pendant une grande partie de la guerre froide — ont un point commun: tous deux sont frappés de sanctions, tous deux voient dans le modèle de société libéral et les Etats occidentaux une image de l'ennemi.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, les sanctions imposées par la communauté internationale contre la Russie et la Corée du Nord ont renforcé leur alliance. Déjà alliés de longue date durant la Guerre froide, les deux régimes partagent aujourd'hui un ennemi commun: l’Occident et son modèle libéral. Ce contexte géopolitique rapproche encore davantage Moscou et Pyongyang.
Pour Kim Jong-un, le conflit en Ukraine permet également de légitimer son régime à l'intérieur du pays. Récemment, il a qualifié la Corée du Sud d'«Etat hostile» dans un amendement à la Constitution, rompant ainsi avec des décennies d’efforts en vue d’une éventuelle réunification. Cette posture agressive est également utilisée pour justifier le programme nucléaire nord-coréen, malgré les graves pénuries économiques que traverse le pays.
Ce narratif façonné par les médias d'Etat d'un pays à parti unique sert également de justification au fait que la Corée du Nord poursuit un programme d'armement nucléaire, tout en manquant de ressources financières pour lutter contre la sous-nutrition aiguë dans le pays. Il s'agit toutefois aussi du voisinage direct. En modifiant sa constitution, la Corée du Nord vient de qualifier son voisin du Sud d’ «Etat hostile». Kim Jong-un a jeté par-dessus bord des décennies d'efforts pour parvenir à une réunification.
Si la Corée du Sud, alliée de l'Ukraine, s’en tient pour l’instant à une aide humanitaire, elle pourrait changer de position si la Russie renforçait son soutien à Pyongyang. En effet, Séoul a déclaré qu'elle reconsidérerait son engagement envers l'Ukraine si «la Russie fournissait des technologies clés pour des armes nucléaires» à la Corée du Nord.
L’intervention nord-coréenne pourrait donc entraîner une réaction en chaîne, amenant le conflit à s’étendre encore plus largement. «La guerre en Ukraine peut encore s'étendre à d'autres pays si personne ne fait marche arrière», avertissent les experts. Cette alliance pourrait faire basculer le conflit dans une crise internationale encore plus complexe et dangereuse.
Traduit et adapté par Noëline Flippe