Combien de soldats sont-ils morts en Ukraine? J'ai tenté d'enquêter
Les Ukrainiens l’appellent le champ de Mars. Il s’étend sur environ 250 mètres de long et 80 mètres de large. Autrefois, des soldats soviétiques y étaient enterrés, tombés au combat contre l’Allemagne nazie et contre l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA).
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’UPA avait parfois collaboré avec les nazis et participé à l’assassinat de nombreux Polonais et Juifs.
Après la chute de Stalingrad et l’annonce de la défaite allemande à l’Est, l’UPA a commencé dès 1943 à combattre les troupes allemandes. En 1944, une fois la Wehrmacht repoussée par l’Armée rouge, les rebelles ukrainiens se sont retournés contre les Soviétiques, menant des actions de guérilla qui ont duré jusqu’en 1954.
Une marée de drapeaux
Le champ de Mars, situé dans la grande ville occidentale de Lviv, possède une histoire riche et mouvementée. Après l’invasion russe de 2022, les autorités ont exhumé les ossements des soldats soviétiques pour les réinhumer ailleurs, libérant ainsi de l’espace pour les victimes du nouveau conflit. Chaque fois que je me rends à Lviv, une visite de ce cimetière militaire s’impose.
Au-dessus des tombes flottent les drapeaux ukrainiens et ceux des unités militaires dans lesquelles servaient les défunts. On y voit aussi les drapeaux rouge et noir de l’UPA, utilisés bien avant la création de cette armée de résistance. Aujourd’hui, ces drapeaux représentent surtout, pour de nombreux Ukrainiens, l’indépendance de leur pays.
Des photos et des tombes à perte de vue
A chaque croix est attachée une photo du soldat décédé, accompagnée d’une plaque indiquant le nom, le grade militaire, la date de naissance et le jour du décès. Les familles, amis et anciens compagnons d’armes entretiennent les sépultures avec soin. Des bancs ont été installés à côté de nombreuses tombes pour permettre aux aînés de venir se recueillir. Mais, aujourd’hui, le temps est humide et froid, et le léger crachin n’incite pas à s’attarder.
Le cimetière ne cesse de s’étendre. Aujourd’hui, environ 60% du champ de Mars est déjà occupé. Curieusement, sur les images satellites récentes de Google, le site est visible, mais les détails restent flous, comme si l’on voulait empêcher quiconque de compter les tombes.
En décembre 2024, j’avais recensé 960 tombes; aujourd’hui, elles sont 1340, dont seulement quatre femmes. Même si Lviv n’est que la cinquième ville du pays, la différence de 380 tombes en douze mois laisse penser que 2025 a été plus meurtrière que les années précédentes.
Par rapport aux pertes quotidiennes moyennes des années antérieures, l’année 2025 marque une hausse d’environ 15%, probablement liée à l’usage intensifié de drones de combat russes sur le front.
Tenter d'estimer les pertes humaines
Peut-on estimer le nombre de soldats tombés au combat, un chiffre que le gouvernement ukrainien garde secret? Pour tenter de le faire, je me rends à Khmelnytskyi, une autre grande ville de l’Ouest. Sur la rue centrale Proskurowska, 89 pavillons commémoratifs rendent hommage aux soldats morts de la ville.
Au total, 712 photos de défunts y sont exposées. En additionnant les pertes de Lviv et de Khmelnytskyi et en rapportant le total à la population des deux villes, on obtient une proportion de 0,21 %.
Cela signifie qu’environ un habitant sur 476 est décédé sur le champ de bataille. Mais il est évident que d’autres soldats tués ne sont pas représentés sur ces lieux de mémoire. Ce calcul rudimentaire ne peut donc fournir qu’une estimation approximative.
Environ 30,5 millions de personnes vivent encore dans les zones ukrainiennes sous contrôle gouvernemental. Appliquer le ratio de 0,21% à cette population permet d’obtenir une première estimation du nombre total de soldats tombés: environ 64 000. Le chiffre réel pourrait toutefois être 20 à 30% plus élevé, soit entre 77 000 et 83 000 soldats.
Ces chiffres se situent dans la fourchette basse des estimations occidentales, qui vont de 73 000 à 140 000 pertes ukrainiennes. Pour comparaison, les pertes russes sont estimées à au moins 250 000 morts.
Traduit et adapté de l'allemand par Léon Dietrich
