«Nous devons nous préparer»: l'Ukraine redoute une nouvelle invasion
La route, mangée par les herbes folles, s'arrête net avant de plonger dans le vide. Un pont à terre, et au-delà, le fleuve Dniepr, frontière entre l'Ukraine et la Biélorussie.
«Ils nous voient en face, avec leurs caméras», glisse le chef adjoint d'un poste-frontière dont le nom de guerre, Brat, signifie «frère», ironie du sort vu l'état des relations entre ces deux pays slaves aux langues et cultures proches qui partagent plus de 1000 kilomètres de frontière commune.
Arme en main, l'homme est sur le qui-vive, malgré le calme plat de la forêt.
La crainte d'une nouvelle attaque comme en 2022
L'Ukraine dit depuis plusieurs semaines craindre que la Russie n'utilise la Biélorussie pour lancer une nouvelle offensive depuis le nord, en direction de Kiev, la capitale, comme elle l'avait fait au début de son invasion, le 24 février 2022.
Les troupes russes s'étaient repliées plusieurs semaines plus tard, mais le poste de Brat en garde encore les stigmates. Au début de la guerre, les Russes l'ont bombardé pour préparer le passage des blindés. Le militaire se remémore:
En mai, Moscou et Minsk ont mené des exercices militaires conjoints impliquant des forces nucléaires sur le territoire de la Biélorussie.
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Dans la foulée, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a ordonné de renforcer la sécurité à la frontière nord, affirmant que Moscou cherchait à entraîner davantage Minsk dans son invasion de l'Ukraine, pire conflit armé en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Le garde de 31 ans, raide et martial, tempère cependant:
Aujourd'hui, les panneaux rouillés en ukrainien et biélorusse se balancent piteusement au vent. Derrière les barbelés, deux têtes observent le vide luxuriant. Pour apercevoir les gardes biélorusses, il faut prendre de la hauteur.
Se tenir prêt à toute éventualité
Des forêts à perte de vue, le large fleuve qui serpente, et des barbelés. Des kilomètres de barbelés. Voilà à quoi ressemble la frontière vue du ciel. Cachés sous un arbre, «Alex» et «Tchip», gardes-frontière ukrainiens, scrutent l'écran de leur drone de surveillance.
Sur le Dniepr, des barques à moteur des gardes-frontière biélorusses viennent rompre la quiétude de l'eau. «Ils patrouillent le lit du fleuve, surveillent et observent», dit Tchip sans les quitter des yeux. Au quotidien, les voisins se croisent en patrouilles, mais chacun veille à garder ses distances pour éviter tout incident.
Dans les airs, les drones se surveillent mutuellement, mais prennent soin de ne jamais franchir la frontière. Tchip avance:
Autour, seuls résonnent le chant du coucou et le ronronnement d'un tracteur de retour des champs.
Des analystes jugent peu probable une nouvelle offensive russe ou biélorusse depuis cette frontière, notant également que Moscou ne dispose pas de réserves suffisantes pour soutenir une autre axe d'invasion terrestre.
En 2023 comme en 2024, Kiev avait déjà alerté sur ce risque, sans que la menace ne se concrétise. Mais, en 2022, le lancement de l'invasion était lui aussi jugé improbable. Tchip estime:
Le drone revient et atterrit doucement dans l'herbe, sous le regard indifférent d'une vieille dame à vélo.
La possibilité d'une invasion dans tous les esprits
Sur les 40 kilomètres qui séparent la frontière de Tchernihiv, chef-lieu de la région, des pelleteuses blindées creusent des tranchées. Les filets antidrones s'étirent maintenant au-dessus des points de contrôle, dispositifs jusque-là réservés aux zones de combat.
Le centre-ville semble paisible. Olga Vassylenko se promène dans le parc ensoleillé avec son fils et son compagnon, le long des terrasses de cafés bondées. Pourtant, elle n'est pas totalement sereine.
Si dimanche, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a assuré que Minsk ne déploierait «jamais» de troupes en Ukraine, il a aussi affirmé connaître «une grosse cible» ukrainienne près de la frontière.
Ici, tous gardent en mémoire l'occupation russe d'une partie de la région. Et la crainte que l'histoire ne se répète est devenue un sujet de conversation. Olga Vassylenko résume:
Derrière elle, les grues s'activent sur des immeubles endommagés rappelant les récentes frappes russes sur la ville. «J'ai confiance en nos forces armées, je suis convaincue qu'elles ne les laisseront pas passer», assure-t-elle. En attendant, son sac d'évacuation est déjà prêt, comme en 2022.
