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Interview

«Si nous n'agissons pas, la prochaine pandémie n'est qu'une question de temps»

Dennis Carroll nous avertit. Si nous ne revoyons pas notre manière de vivre, les pandémies vont se succéder. Pourquoi? Et surtout que faire pour éviter un nouveau scénario Covid-19? Les pistes du célèbre chercheur américain pour watson.



Nous avons contacté Dennis Carroll par visioconférence, sur son bateau, là où il vit, à Washington DC. Ce chercheur américain en biologie médicale fait partie des pointures mondiales dans son domaine. Il a passé une grande partie de sa vie à faire des recherches pour savoir comment éviter les pandémies.

On le voit souvent dans les médias aux USA. Il a d’ailleurs déjà été décrit comme «l’homme qui a vu venir la pandémie», puisqu’il nous avait mis en garde contre un tel danger il y a quelques années déjà.

Nous avons l’impression de nous trouver dans les derniers kilomètres d’un marathon. Dans quelques mois, est-ce que le coronavirus sera de l’histoire ancienne?
DENNIS CARROLL:
Non, non, pas du tout.

Mais, en Suisse du moins, une partie considérable de la population sera vaccinée. Nous devrons pourtant apprendre à coexister avec le coronavirus. Le virus se développe. Il y aura de nouveaux variants, contre lesquels les vaccinations actuelles auront moins d’effet. Nous devrons faire beaucoup d’efforts pour développer une stratégie de vaccination qui doit aussi être efficace contre les nouvelles variantes. Nous avons aussi besoin d’un système beaucoup plus sophistiqué pour suivre et contrôler les nouveaux variants, semblable au «Global Influenza Surveillance and Response System», que l’OMS supervise depuis Genève et qui surveille le virus de la grippe saisonnière partout dans le monde.

Que fait exactement ce système de surveillance de la grippe? Il existe des sites de surveillance dans le monde entier, qui essaient de déterminer quel variant du virus sera dominant au cours de la saison à venir. En fonction de ces connaissances, les vaccins peuvent être adaptés.

Vous pensez donc que le coronavirus ne va pas disparaître, malgré les vaccinations? Il faut voir la réalité en face: une grande partie des gens ne vont même pas se faire vacciner contre le virus. Il faudra attendre jusqu'à fin 2023 pour que les personnes les plus vulnérables sur Terre soient vaccinées. Les personnes âgées de 20 à 50 ans, qui se déplacent plus, vont continuer à propager le virus. Le virus a donc une large cohorte d’individus dans laquelle il peut évoluer et muter. Non seulement les nouveaux variants du virus sont un défi pour notre stratégie de vaccination, mais selon les circonstances, ils pourraient aussi devenir dangereux pour les personnes qui n’appartiennent pas à un groupe à haut risque en ce moment.

En voilà une mauvaise nouvelle: le nouveau coronavirus n’est en fait qu’un échauffement en préparation d’une potentielle autre pandémie causée par d’autres virus… En effet. Dans des projets antérieurs, nous avons découvert qu’il y a 1,7 million de virus différents qui circulent parmi les animaux. Pour environ 500'000 d’entre eux, il est possible que l’agent pathogène soit transmis de l’animal aux humains et qu’il provoque ainsi des maladies dites zoonotiques. C’était le cas pour le coronavirus actuel.

Mais ces 500'000 virus seront dangereux pour l’Homme? Non, probablement seulement un petit pourcentage.

C’est-à-dire? 1%? 0,1%? Comment est-ce qu’on doit comprendre ça? Nous devons encore le découvrir, nous ne savons encore rien, mis à part ceci: sur les 500'000 virus, nous n’en connaissons aujourd’hui que 260.

C’est plutôt peu …Oui, nous devons maintenant mieux comprendre où se trouvent ces virus qui pourraient être dangereux pour l’Homme. Nous devons identifier les foyers où il existe un risque élevé de transmission entre animaux et humains. Ensuite, nous avons besoin d’un meilleur système de surveillance qui nous permette de détecter les transmissions aussi tôt que possible. Plus le virus a le temps de circuler entre les gens, plus il devient fort. On doit reconnaître tout de suite si le déclenchement d’une pandémie a lieu, pour pouvoir la contenir immédiatement. C’est justement ce qu’on a réalisé beaucoup trop tard avec le coronavirus.

Donc il faudrait plus de coopération internationale? C’est ce qui m’a le plus déçu par rapport au coronavirus: Un virus ne voit pas les frontières, c’est pour ça qu’on devrait beaucoup plus coopérer à l’échelle internationale. Même dans l’Union européenne, chaque pays gère le tout à sa sauce. Sans parler des Etats-Unis, qui n’ont géré la crise que sous la devise «America First». Dans une lutte contre une pandémie, il faut du multilatéralisme, pas du nationalisme.

Les virus à venir pourraient être plus dangereux que le coronavirus? Absolument. Prenez le H5N1 par exemple, aussi connu sous le nom de grippe aviaire: environ 60% des personnes qui le contractent en meurent. Nous avons réussi à le maîtriser, mais il continue tout de même de circuler. Nous savons qu’il ne lui manque que trois ou quatre mutations pour devenir très efficace dans sa propagation entre les humains.

élevage intensif de poulets

Le H5N1 connu sous le nom de grippe aviaire continue de circuler. Il est potentiellement très dangereux pour l'être humain. Image: Shutterstock

Un virus avec une si forte létalité peut-il vraiment se propager à travers le monde? Avec la manière dont on voyage aujourd’hui, le virus peut se propager de Zürich jusqu’à Washington en l’espace d’une journée. Et il y a encore autre chose.

Ah oui? Si le virus a une longue période de latence, il peut se propager même quand son hôte est asymptomatique. Prenez le virus du HIV: Il est mortel, mais plusieurs années peuvent se passer sans que la personne n’ait de symptômes. Jusqu’à l’année passée, on avait l’impression que les maladies et les épidémies les plus graves étaient sous contrôle.

Est-ce qu’on est en train de vivre un tournant? On a toujours eu les maladies que l’on connaissait sous contrôle, c’est un fait. Cependant, en raison de la pression démographique toujours plus grande, nous devrons faire face à des maladies complètement différentes dont on ignore encore l’existence. En 1918, à l’époque de la grippe espagnole, il y avait environ 1,8 milliard de personnes sur Terre. Mais aujourd’hui, en l’espace d’un siècle seulement, six milliards de personnes s’y sont ajoutées. Nous changeons ainsi la dynamique mondiale comme jamais auparavant.

Y a-t-il plus de transmissions de maladies zoonotiques aujourd’hui qu’il y a 100 ans? Évidemment! Il est question de la fréquence des interactions. On est énormément plus sur Terre qu’il y a 100 ans. Et ce n’est qu’un aspect du problème. La demande en protéines animales a fortement augmenté ces dernières années. L’élevage a connu une croissance exponentielle dans le monde entier, ce qui explique le contact croissant entre les Hommes et les animaux. Par exemple, nous savons que la cause des problèmes en lien avec la grippe aviaire est la production de volaille. Est-ce que vous connaissez le mouvement brownien?

J’en ai déjà entendu parler. Volontiers pour une explication. Imaginez une baignoire remplie de six balles de ping pong. Si vous faites bouger l’eau de la baignoire, les balles se toucheront de temps en temps. Pas très souvent, mais elles le feront quand même. Si vous lancez 100 autres balles dans l’eau, il y aura beaucoup plus de contact entre elles, et ainsi de suite avec 1000 balles. On peut se dire que la Terre est comme cette baignoire, les gens et les animaux comme ces balles. Le nombre de transmissions augmente parce qu’il y a plus de balles en jeu.

Pour le bien de la planète, je consens à :

En plus de ça, les humains ne se dispersent pas au hasard, mais se rendent activement dans les zones où ils entrent en contact avec la faune. Oui, c’est vrai. Dans les pays comme la République démocratique du Congo, on cherche du cobalt et du lithium dans des endroits reculés, pour nos voitures électriques et nos smartphones. En Amazonie, on encourage la déforestation pour faire de la place pour élever des bœufs.

déforestation en Amazonie pour faire de la place à l'élevage

Vue aérienne de drone de la déforestation dans la forêt tropicale amazonienne. Des arbres coupés et brûlés sur un chemin de terre illégal pour ouvrir des terres à l'agriculture et à l'élevage dans la forêt nationale de Jamanxim, à Para, au Brésil. Image: Shutterstock

On construit donc des villages dans des zones auxquelles on n’avait pas accès et on entre en contact avec des animaux qu’on n’a jamais côtoyés auparavant. Nous devons sérieusement revoir la façon dont nous générons et consommons les protéines animales. D’ici la fin du siècle, nous serons 3 milliards de plus sur Terre. Les classes moyennes d’Afrique et d’Asie vont exiger de plus en plus de repas à base de viande. Le principal facteur de zoonoses et du changement climatique est le changement d’affectation des terres. Enfin le principal facteur de l’affectation des terres est l’agriculture, et en particulier l’élevage.

Le défrichement de la forêt tropicale et la propagation des zoonoses sont étroitement liées. Le changement climatique et la propagation de zoonoses semblent très liés. Il existe plusieurs parallèles. Nous avons affaire à une dynamique très compliquée, interconnectée et extrêmement explosive. Nous nous sommes développés à un rythme foudroyant et avons dominé la planète comme aucune autre espèce auparavant. Le 21e siècle est le siècle des conséquences : c’est maintenant qu’on paie les conséquences de notre comportement sur la Terre. On a ouvert la boîte de Pandore.

Dans les dix ans à venir, vous voulez identifier 70% des menaces virales et en créer une carte, en collaboration avec de nombreux scientifiques renommés dans votre projet. Où en êtes-vous? Ah… Justement, le coronavirus a fait échouer tous nos plans. L’objectif du « Global Virome Project » reste cependant de nous donner pour la première fois une compréhension détaillée des virus qui existent: tout d’abord, savoir où se trouvent les plus fortes probabilités de transmission pour les Hommes et ensuite utiliser ces informations pour élaborer une stratégie à long terme pour éviter de futures pandémies.

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"Mapping Zoonotic Viruses Around the World": la présentation du projet soutenu par Dennis Carroll. Vidéo: YouTube/Science Animated

Est-ce que vu avez réussi à rassembler les moyens financiers pour commencer votre projet? Non, absolument pas. (il rit)

Pourquoi? En ce moment, les gens sont occupés à essayer de remettre le génie Covid-19 dans sa bouteille. Ils ne pensent pas aux Covid-20, Covid-25 ou Covid-30, qui seront inévitables. C’est difficile d’amener les gens à penser au-delà de la crise actuelle et à mettre en place les investissements nécessaires pour qu’une telle pandémie ne se reproduise pas. Mais il y a de l’espoir.

Où ça? Le G7 est en train de discuter pour savoir s’il doit mettre en place un réseau mondial de surveillance des menaces virales. Si ce projet est mis en œuvre, alors peu importe si le mien ne peut pas se réaliser. Le principal est que quelque chose comme le Covid-19 ne se reproduise pas. Mais si nous n’agissons pas maintenant, la prochaine pandémie n’est qu’une question de temps.

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